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Venant mettre un terme à de longs mois de spéculation, l'annonce de la sélection officielle du festival de Cannes est guettée fébrilement par la planète cinéma, professionnels comme cinéphiles. Un peu plus encore, peut-être, en cette année 2018 où, aux attentes liées à la découverte du programme -beaucoup d'appelés, mais peu d'élus, suivant un principe admis depuis des temps immémoriaux- sont venues se greffer les questions générées par le contexte agité du moment, entre l'affaire Weinstein et ses conséquences, et l'épineux dossier Netflix et la recomposition du paysage de la diffusion des films. À quoi -était-ce bien nécessaire?- le délégué-général Thierry Frémaux a jugé bon d'ajouter un réagencement de l'horaire des projections, ôtant à la presse le privilège de découvrir les oeuvres en primeur, afin d'éviter que d'éventuels rabat-joie ne viennent gâcher la fête (le syndrome The Last Face, de Sean Penn), mesure dont on ne pourra évaluer les conséquences, pratiques et autres, qu'à l'autopsie. Sur le papier, ce millésime, le premier donc de l'ère #MeToo, ressemble en tout cas furieusement à une édition-charnière, la sélection reflétant en creux les tensions diverses qui agitent le monde du 7e art -normal, somme toute, pour une manifestation qui en reste l'étendard, célébrant tout à la fois le cinéma d'auteur et le glamour. Une fois n'est pas coutume, on commencera donc par en évoquer les absents. Passe encore pour Xavier Dolan, en train de retravailler au montage de The Death and Life of John F. Donovan, voire Paolo Sorrentino dont le Loro aurait été jugé trop long (!). On se demande par contre ce qu'il est advenu d'un Woody Allen, pourtant un abonné, tandis que la décision de la production américaine de The Sisters Brothers, de Jacques Audiard, de positionner stratégiquement le film à l'automne ressemble à un camouflet pour le Festival, là où la défection du Roma d'Alfonso Cuaron traduit l'impasse dans laquelle a conduit le bras de fer de Cannes avec la plateforme de streaming Netflix. Pour autant, cette 71e édition s'annonce passionnante, où prévaut une audace inusitée (à défaut d'une parité hommes-femmes encore bien éloignée, avec trois réalisatrices à peine sur les 21 cinéastes en compétition, mais un jury à majorité féminine présidé par la comédienne Cate Blanchett). On ne part pas totalement dans l'inconnu cependant, puisqu'il y a là, dans un ensemble à nette coloration asiatique, divers auteurs faisant pour ainsi dire partie des meubles: l'Iranien Asghar Farhadi qui fera l'ouverture avec Everybody Knows, film tourné en espagnol avec le couple Javier Bardem-Penélope Cruz; le Turc Nuri Bilge Ceylan (Palme d'or pour Winter Sleep), avec Le Poirier sauvage; l'Italien Matteo Garrone avec Mad Dog; le Japonais Hirokazu Kore-eda avec The Shoplifters, ou encore le Chinois Jia Zhang-ke avec Les Éternels. Liste à laquelle on pourrait ajouter les Français Stéphane Brizé (En guerre) ou Christophe Honoré (Plaire, aimer et courir vite), le vétéran suisse Jean-Luc Godard (Le Livre d'image), l'Italienne Alice Rohrwacher (Heureux comme Lazarro) ou le Coréen Lee Chang-dong (Burning) qui, huit ans après le sublime Poetry, opère un retour inattendu. Moins toutefois que celui de Spike Lee, sélectionné en compétition 22 ans après Girl 6 à la faveur de BlacKkKlansman. Le cinéaste new-yorkais est l'un des deux seuls Américains concourant à la Palme d'or, l'autre étant David Robert Mitchell avec Under the Silver Lake. À leurs côtés, dans un festival s'annonçant aussi éclectique que politique, deux cinéastes assignés à résidence, l'Iranien Jafar Panahi (3 visages) et le Russe Kirill Serebrennikov (L'Été). Mais encore, pour compléter un plateau relevé et largement inédit, le Polonais Pawel Pawlikowski (Zimna Wojna), la Libanaise Nadine Labaki (Capharnaüm), les Français Yann Gonzalez (Un couteau dans le coeur) et Eva Husson (Les Filles du soleil), le Kazakh Sergey Dvortsevoy (Ayka), le Japonais Ryusuke Hamaguchi (Asako 1 & 2) ou l'Égyptien A.B Shawky, dont le Yomeddine est l'unique premier long métrage en compétition. Six premières oeuvres, dont Girl, du cinéaste belge Lukas Dhont, figurent par contre au programme d'une section Un Certain Regard résolument aventureuse, où l'on guettera notamment les films du Chinois Bi Gan (Long Day's Journey Into the Night) ou de l'actrice italienne Valeria Golino (Euforia), deux entrées parmi les 18 d'une sélection au parfum d'inattendu. Enfin, quelques poids lourds présentés hors-compétition, en séances de minuit ou en séances spéciales, complètent la sélection officielle, au rang desquels Solo: A Star Wars Story, de Ron Howard, énième variation autour de la franchise et assurance d'un tapis rouge mastoc; The House That Jack Built, de Lars Von Trier, de retour en grâce après l'épisode Melancholia et sa conférence de presse polémique; Le Grand Bain, de Gilles Lellouche, avec son casting étourdissant; un documentaire de Kevin MacDonald sur Whitney Houston; un autre, fleuve, de Wang Bing (Les Âmes mortes), et enfin la clôture que l'on n'osait plus espérer, The Man Who Killed Don Quixote, entreprise dont l'on crut longtemps que Terry Gilliam, lancé à l'assaut des moulins, ne viendrait jamais à bout. Quant à savoir si, après une édition anniversaire un brin décevante, l'audace se révélera payante, verdict le 19 mai prochain...