Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. Si, prolongement de la déferlante #MeToo, le 71e festival de Cannes s'est largement décliné au féminin, un autre sujet n'a pas manqué de défrayer la chronique sur la Croisette: la désaffection du cinéma américain, avec deux films à peine en compétition, et guère plus disséminés dans les sections parallèles. Sans même parler des avant-premières de prestige, réduites à peau de chagrin: tout au plus si Disney a fait de la manifestation la rampe de lancement de Solo: A Star Wars Story. Les studios états-uniens boudant ostensiblement le festival -las, peut-être, de voir leurs productions s'y faire laminer, ou préférant tout simplement les réserver aux festivals de rentrée, Venise et Toronto, qui lancent la saison des Oscars-, Cannes s'est vue privée d'une partie de son cachet: moins de stars et moins de strass, à tel point qu'il se sera trouvé des Cassandre pour prédire le déclin inéluctable du plus grand raout du cinéma mondial. On n'en est pas encore là, cependant. Et, dans un contexte agité -on pourrait ajouter aux sujets qui fâchent la question Netflix-, Thierry Frémaux a eu le bon goût de concocter une sélection qui tenait la route, sans véritable coup d'éclat peut-être, mais d'un niveau d'ensemble plus qu'estimable.
...

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. Si, prolongement de la déferlante #MeToo, le 71e festival de Cannes s'est largement décliné au féminin, un autre sujet n'a pas manqué de défrayer la chronique sur la Croisette: la désaffection du cinéma américain, avec deux films à peine en compétition, et guère plus disséminés dans les sections parallèles. Sans même parler des avant-premières de prestige, réduites à peau de chagrin: tout au plus si Disney a fait de la manifestation la rampe de lancement de Solo: A Star Wars Story. Les studios états-uniens boudant ostensiblement le festival -las, peut-être, de voir leurs productions s'y faire laminer, ou préférant tout simplement les réserver aux festivals de rentrée, Venise et Toronto, qui lancent la saison des Oscars-, Cannes s'est vue privée d'une partie de son cachet: moins de stars et moins de strass, à tel point qu'il se sera trouvé des Cassandre pour prédire le déclin inéluctable du plus grand raout du cinéma mondial. On n'en est pas encore là, cependant. Et, dans un contexte agité -on pourrait ajouter aux sujets qui fâchent la question Netflix-, Thierry Frémaux a eu le bon goût de concocter une sélection qui tenait la route, sans véritable coup d'éclat peut-être, mais d'un niveau d'ensemble plus qu'estimable. Laboratoire du cinéma, Cannes est aussi celui du monde, tendance qu'a confirmée ce millésime 2018. La Palme d'or judicieusement octroyée au cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda est, à cet égard, symptomatique. Si l'auteur de Still Walking renoue dans Une affaire de famille avec la veine familiale qui cimente sa filmographie, il l'assortit d'une dimension sociale plus marquée que par le passé. La drôle de famille autour de laquelle gravite le film flirte avec la légalité et évolue, partant, aux marges de la société. C'est là l'un des thèmes majeurs du festival, qui a placé les laissés-pour-compte de tout poil au coeur de son propos. Ainsi de Zain, le gamin des rues de Capharnaüm, le film de Nadine Labaki, lancé dans une odyssée qui le dépasse afin de se soustraire au destin que lui ont réservé les adultes. Ou encore de Lazzaro, innocent que sa bonté anachronique relègue à la lisière du monde, parmi ces invisibles qui peuplent désormais les villes -dans le nord de l'Italie donc pour le Lazzaro Felice d'Alice Rohrwacher, à Moscou dans Ayka de Sergeï Dvortsevoy, du nom de sa Rosetta kirghize, et jusqu'à la Cité des Anges dans Under the Silver Lake, de David Robert Mitchell, dont le protagoniste recourt à un lexique hobo, comme en écho à la Grande Dépression. L'on pourrait encore multiplier les exemples: Marcello, le toiletteur pour chien de Dogman de Matteo Garrone, évolue dans une banlieue borgne; Yomeddine, de l'Égyptien A.B. Shawky, instaure une solidarité entre déshérités, lépreux, orphelins et autres; le paysage du Don Quixote de Terry Gilliam est certes peuplé de moulins, mais aussi de migrants livrés à la précarité; la scène musicale punk de Leningrad, dans Leto de Kirill Serebrennikov, s'épanouit dans la clandestinité; Stéphane Brizé, dans En guerre, s'intéresse aux évincés du libéralisme; Jia Zhang-ke, pour sa part, met en scène dans Ash Is Purest White les petites mafias prospérant dans les plis d'une Chine en constante mutation. Une femme s'y sacrifie, au nom d'une droiture qui est désormais, signe des temps, plus l'apanage de la pègre que des tenants du capitalisme sauvage. Et la violence -physique, psychologique, morale ou sociétale- infligée aux femmes est l'une des autres lignes de force de cette édition. Sofia, l'héroïne mutique du film de Meryem Benm'Barek, se heurte de plein fouet aux hypocrisies et aux interdits de la société marocaine, comme le feront Kena et Ziki, les amantes de Rafiki, de Wanuri Kahiu, aux tabous en vigueur au Kenya. La grisaille moscovite n'est guère plus engageante, où Ayka erre, exploitée et malmenée. Yasmina, l'adolescente naïve de À genoux les gars d'Antoine Desrosières, est pour sa part proprement abusée par son premier petit ami. Enfin, les Trois visages de Jafar Panahi représentent autant de générations de femmes iraniennes confrontées à la discrimination, tandis qu'Eva Husson se risque maladroitement dans Les Filles du soleil à s'approprier le combat des femmes yézidies. Bahar, la commandante d'un bataillon féminin, y tente, avec l'énergie du désespoir, de retrouver son fils, enlevé par des islamistes, et l'enfance maltraitée embrase les écrans, nourrisson abandonné (Ayka, Capharnaüm), fillette malmenée avant d'être recueillie (Une affaire de famille) ou subissant, chez Andréa Bescond et Éric Metayer, Les Chatouilles d'un proche, orphelin livré à lui-même (Yomeddine), adolescente enlevée (Everybody Knows, d'Asghar Farhadi), et l'on en passe... Tant qu'à radiographier le monde, certains enregistrent les fracas de l'Histoire. En version satirique pour Spike Lee, dont le BlacKkKlansman croque à gros traits le racisme n'en finissant pas de sévir aux États-Unis; de façon frontale pour Sergei Loznitsa, filmant dans Donbass, une humanité à l'agonie; en mode éclaté chez Jean-Luc Godard dont Le Livre d'image se déploie telle une méditation sur un monde en guerre(s), laquelle peut-être froide chez Pawel Pawlikowski (Cold War) ou intérieure chez Lars Von Trier (The House that Jack Built) et Nuri Bilge Ceylan (Le Poirier sauvage). L'on ne s'étonnera guère, dans ce contexte délétère, que la disparition tienne lieu de motif narratif récurrent, décliné de Everybody Knows à Lazzaro Felice, et de Burning, de Lee Chang-dong, à Asako I & II, d'Hamaguchi Ryusuke, qui, l'un et l'autre, l'associent à la poursuite de l'amour. Quelque chose comme une valeur refuge, fut-il impossible -se heurtant aux contingences de la guerre froide dans Cold War ou aux préjugés homophobes dans Rafiki; épuisé dans Un couteau dans le coeur, de Yann Gonzalez; chimérique dans Don Quixote; spectral dans Burning; idéalisé dans Asako. Vertigineux, enfin, chez Christophe Honoré, aspirant le spectateur dans un chassé-croisé dont la grâce mélancolique libère un torrent d'émotions - Plaire, aimer et courir vite, proposition mélodramatique dans laquelle l'on voudrait pouvoir s'engouffrer pour mieux disparaître...