Vincent Tavier (co-scénariste, assistant réalisation et directeur de production, joue Vincent, un des preneurs de son): "Benoît (Poelvoorde) et moi étions au patro ensemble. Je le connais depuis que je peux traîner dans la rue. Il a toujours été hilarant. Il pouvait déjà te tenir le crachoir pendant deux heures. Dans le temps, on faisait des blagues au téléphone. On avait même acheté un micro ventouse. Je suis sûr qu'il a encore toutes les cassettes dans une caisse quelque part. Il garde tout. Benoît et Rémy (Belvaux) se sont rencontrés à l'école à Namur. Ils devaient avoir 15-16 ans."
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Vincent Tavier (co-scénariste, assistant réalisation et directeur de production, joue Vincent, un des preneurs de son): "Benoît (Poelvoorde) et moi étions au patro ensemble. Je le connais depuis que je peux traîner dans la rue. Il a toujours été hilarant. Il pouvait déjà te tenir le crachoir pendant deux heures. Dans le temps, on faisait des blagues au téléphone. On avait même acheté un micro ventouse. Je suis sûr qu'il a encore toutes les cassettes dans une caisse quelque part. Il garde tout. Benoît et Rémy (Belvaux) se sont rencontrés à l'école à Namur. Ils devaient avoir 15-16 ans." André Bonzel (co-scénariste, co-réalisateur, joue André le cameraman): "En début d'année à l'Insas, j'ai rencontré Rémy. On s'est tout de suite bien entendus. On avait un peu la même conception du cinéma. Le docu social qu'on nous enseignait, ça nous gonflait un peu. Un jour, il m'a présenté un super copain, un type très marrant qui allait jouer dans nos films. On a pris un verre. J'étais parti passer des analyses à Paris parce que je pissais du sang et j'attendais les résultats. Ça pouvait être un truc très grave comme une mauvaise chtouille. J'étais très inquiet. Ben a dit à Rémy: "Ton pote-là, il est sinistre..." Après, même avant de faire les films, on a beaucoup guindaillé. Tous les soirs, on allait à la Cinémathèque ou au Styx. On se faisait une ou deux séances et puis on allait boire des verres à l'Ultime Atome. On s'était fait un cycle Billy Wilder notamment. Je me souviens aussi de Roger Rabbit. Rémy était complètement retourné. Cette rencontre d'animation et de réel... Rémy avait déjà réalisé un petit film qui s'appelait Le Roux et le Noir. Un match de boxe. Il dessinait comme un dieu. Il avait étudié un an à La Cambre en animation. Une super école. Quand tu passes une semaine à dessiner un plan et dois faire douze dessins par seconde, tu réfléchis au cadre et au découpage."Vincent Tavier: "La chance qu'on avait, c'est qu'on faisait tout ensemble. On passait notre vie à la Cinémathèque et ça nous irriguait le cerveau. On matait un paquet de trucs. Je me souviens avoir vu Top Secret de Jim Abrahams. Beaucoup de Scorsese. De Niro dans Mean Streets. Puis Les Valseuses avec ses répliques cultes, le phrasé de Depardieu et Dewaere. On était inséparables et donc on écrivait collectivement. La plupart des dialogues étaient réfléchis. Comme on n'avait pas beaucoup de fric, il fallait être concis, perdre le moins de temps possible et donc pouvoir se reposer sur un scénario solide. On avait la chance d'avoir Benoît sous la main. Les dialogues sortaient et on les testait directement avec lui. Ben avait aussi le chic pour partir dans des trucs incroyables... La gamine sur le trottoir ("Dans dix ans, cette petite garce sucera des bites comme sa mère...", NDLR), on n'avait pas calculé qu'elle passerait à ce moment-là. Elle était juste dans le champ. Impro aussi avec le coup des moules à la mer..."André Bonzel: "Rémy, qui a eu l'idée du scénario, avait rédigé la trame principale. Puis les dialogues, on les écrivait autour de la table. Il y a plein de trucs drôles ou pas, inspirés de ce qu'on vivait. Cette histoire de mecs qui essaient de faire un film sans argent, c'était déjà quelque part un peu la nôtre. Après, il y a les conversations de café. Benoît aimait provoquer les gens. Je me demande d'ailleurs comment il est parvenu à ne pas se faire davantage casser la gueule. Des fois, c'était limite vraiment. Il pouvait aller très loin. Des trucs ont sauté aussi. Dans la foulée, Ben dit à Rémy: "Et quoi, tu as déjà bandé pour une gamine?" Les prises étaient chaque fois différentes et on ne savait pas lesquelles choisir."Pierre Van Braekel (père de famille qui se fait exploser la tronche en mode Philippe Noiret): "Ben est un génie comique comme tu en rencontres un dans ta vie quand t'as de la chance. Les canulars téléphoniques, c'était Lafesse avant Lafesse. Le soir, ils se voyaient souvent pour le scénario. Après le court Pas de C4 pour Daniel Daniel, ils se sont mis en tête de faire un film et ils ont dit qu'ils allaient avoir besoin des copains. J'avais le permis, une bagnole. Puis quand ça allait trop loin, ils étaient contents d'avoir dans les parages un grand costaud de Picardie."Vincent Tavier: "Le film, c'est une photo de famille de nos années 80. On n'avait pas un balle. Donc on mettait nos proches à contribution. Dedans, il y a nos potes, mon frère, ma soeur, la mère et les grands-parents de Ben..."André Bonzel: "Le veilleur de nuit noir et la femme violée, il a quand même fallu les trouver. On avait vu une fille qui faisait du théâtre contemporain et qui jouait à poil. Mais même elle n'a pas accepté: "-Vous voulez jouer dans notre film? -C'est quoi le rôle? -Il n'y a qu'une scène, c'est un viol. -Et c'est qui les acteurs? -C'est nous...""Vincent Tavier: "La femme violée, c'était une reine des partouzes. On ne savait pas trop qui pouvait accepter un truc pareil. On a acheté des bouquins de cul et consulté les petites annonces. On s'était fameusement bourré la gueule avant parce que c'était pas évident à tourner. Le gamin qui s'enfuit dans les bois? Sa mère était obnubilée par le cinéma. Elle poussait son fils à mort. Elle était un peu zinzin."André Bonzel: "Personne n'avait le téléphone. Souvent, on se ratait. C'était super pénible. On devait aller donner nos coups de fils à la cabine où il y avait tout le temps des Africains qui passaient leurs appels longue distance interminables. Un cauchemar. On a essayé d'en avoir un mais ça prenait un an pour installer une ligne..."Vincent Tavier: "En Belgique, personne ne faisait du noir et blanc. On devait courir faire développer la pellicule dans la banlieue de La Haye. Et fallait arriver avant 8 heures du mat pour repartir avec l'après-midi. Anne-Marie, la copine d'André, partait souvent en train les bobines sous le bras. Au labo, en Hollande, on avait inscrit le film sous un faux nom. Ça s'appelait Nose Story. L'histoire d'un nez. C'était une référence au fait qu'on se moquait toujours du pif de Poelvoorde. On n'avait pas envie d'un gros tournage. D'où ce goût qui m'est resté pour des films à la Aaltra (de Benoît Delépine et Gustave Kervern, qu'il a produit, NDLR), le truc de bac à sable..."André Bonzel: "Faire le film en noir et blanc, c'était plus pénible et ça coûtait pas moins cher. On découvrait les images en muet parce qu'on devait seulement repiquer le son. Mais même comme ça, avec sa gestuelle, Ben crevait l'écran."Franco Piscopo (montage son et mixage): "Rémy a commencé à me parler du projet à des fêtes. J'étais déjà sur Paris. On a mixé le film à Billancourt. De nuit dans les studios de mixage où je bossais la journée. À la base, j'étais censé jouer le rôle de Franco, le premier ingénieur du son, qui porte d'ailleurs mon nom. C'était pas possible avec le boulot mais Rémy a continué à me parler du film comme si j'allais être dedans. J'ai donné des coups de main. Je revenais le week-end. J'aidais à faire tomber les mannequins du plafond dans la planque... Des trucs du genre. On se marrait avant tout. Avec Bertrand Boudaud, le bruiteur, on a fait, pour la scène du viol, pas mal de sons avec la bouche qu'on a abandonnés tellement ils étaient dégueulasses. Je n'y ai pas assisté mais son tournage avait été corsé. Derrière, on retrouve la victime éviscérée. L'odeur de ce truc, avec les projecteurs qui chauffaient sur la bidoche, paraît que c'était vraiment à gerber."Vincent Tavier: "On est descendus en bagnole. À quatre ou cinq dans ma voiture. Les frères, les potes. On était une solide bande. La Semaine de la Critique nous avait loué deux apparthôtels à cinq kilomètres de Cannes. On logeait entassés. Tous les soirs, on était saouls. Et tous les soirs, on devait se taper cinq kilomètres à pied pour rentrer. Le film avait déjà été projeté à Paris et la rumeur enflait. Après la première projection cannoise, ça a été l'émeute. Les gens se battaient pour essayer de rentrer dans la salle. Je me souviens d'un mec qui gueulait: laissez moi entrer, j'ai acheté ce film et je ne l'ai pas encore vu... On y a rencontré Noël Godin qui est devenu un compagnon de beuverie. On ne connaissait rien du tout. On avait toujours trois ou quatre invitations pour les fêtes et on était à douze. On était la coqueluche cette année-là. C'était aussi l'année de Reservoir Dogs. On avait rencontré Tarantino. Il adorait. Limite jaloux. Quelques années plus tard, quand il a été président du jury, il a pris Ben dedans. Brian De Palma aussi a vu le film. On faisait le buzz un an après Toto le héros. En Belgique, tout le monde était content. Jusque-là, tout allait bien."Franco Piscopo: "On dormait à trois ou quatre par lit. J'y étais avec ma femme. Et on partageait le pieu avec deux autres gars. Ça pétait. Ça rotait. Tout le monde rentrait à des heures différentes. Complètement torchés. Ben y a fait la connaissance de son épouse. Il a débarqué à quatre heures du mat et il nous a dit: "J'ai rencontré ma femme." André Bonzel: "On ne savait pas trop à quoi s'attendre. Je n'avais même jamais mis les pieds à la côte d'Azur. Rentrant et sortant de projection, des gens ont vu le film sans trop comprendre ce qui leur arrivait. Ils se demandaient si c'était un vrai reportage. On collait des affiches sauvages partout. Même sur les palmiers. Un jour, Benoît a dit en rigolant que De Niro voulait faire un remake. Ça a fait les gros titres. Miramax et les frères Weinstein se sont quand même fait passer la copie un soir. Et donc, c'était pas si faux que ça. Mais ça ne s'est jamais fait. Il y a eu plusieurs propositions. Notamment de Wes Craven. Comme c'est déjà compliqué avec les droits du film, ça n'a jamais été faisable. Est-ce que ça pourrait arriver? Je ne pense pas que les héritiers de Rémy soient partants pour ce genre de truc."Vincent Tavier: "Je n'ai pas l'impression que les versions aient été adaptées pour les États-Unis ou ailleurs. Mais la tétine de l'affiche a été remplacée en France par un dentier. Comme si c'était plus moral de tuer un vieux qu'un nourrisson... Il n'y a pas eu de raz-de-marée en salles mais le film est un classique de vidéoclubs. Il est culte un peu partout dans un milieu underground et rock. À l'époque j'avais été le présenter en Suède, en clôture du festival de Göteborg, en film surprise. La salle faisait 1.000 personnes. Il en restait 100 à la sortie. Les mecs croyaient que c'était un documentaire. Ils n'avaient pas du tout capté que c'était un film drôle. Ils nous hurlaient dessus, criaient qu'on était des dingues. Par contre, une quarantaine de jeunes chevelus voulaient nous emmener boire des coups dans tous les bars de la ville. Certains n'ont vraiment pas capté l'humour. On venait de la tradition Vuillemin, Hara-Kiri... J'imagine qu'il n'y a pas ça partout."Vincent Tavier: "Après, il y a les conneries qu'on peut faire. Signer des mauvais contrats. Se faire rouler dans la farine par le distributeur français, par le vendeur international qui est un escroc. Il a d'ailleurs été condamné à un an de prison avec sursis. Il n'a pas arnaqué que nous. J'ai été convoqué au Quai des Orfèvres par un juge d'instruction. Ça a été moins rigolo... On a mis quatre ou cinq ans à ramasser les morceaux, à récupérer ce qu'on pouvait. Ça a été pénible. La gueule de bois était sévère. Du coup, ça a un peu contaminé les relations entre nous. Rémy, ça l'a rendu un peu dingue. Le côté dramatique quoi. Oui, on a tiré profit du film. Il y a de l'argent qui est arrivé. Mais il y en a beaucoup qui s'est envolé. On est comme un groupe de rock qui a fait un seul tube de sa carrière et qui s'est fait rouler..."Franco Piscopo: "Le propos de Rémy dès le départ était quand même vachement intéressant. Cette idée de tester le public, de lui proposer quelque chose à regarder qui soit choquant et de voir à partir de quel moment il trouverait ça insupportable. Je trouvais passionnant de voir à quel point tout le monde acceptait les séquences en général jusqu'à la scène du viol. Ça pose la question des limites."André Bonzel: "On est aujourd'hui encore plus loin que ce qui est dénoncé. Entre la téléréalité à outrance et Internet, les snuff movies... En plus, on n'est pas encore au bout. En ça, le film était visionnaire. Grâce à la justesse du propos malgré le ton de la comédie, je pense. La dénonciation est là. Ça venait de l'Insas. Des films tournés là-bas. De l'expérience du documentaire. Tu peux très facilement manipuler et te moquer des gens. Certains aspects de Strip Tease étaient un peu limite... La relation entre le journaliste et son sujet l'est aussi, oui. Les deux ont besoin l'un de l'autre, existent par l'autre. Cette relation peut vite devenir malsaine."