Au coeur du quartier populaire des Marolles se dressent depuis quelque 65 années déjà les Bains de Bruxelles, magnifique édifice classé que l'on pénètre via deux types de sésames possibles: l'un donne accès aux deux bassins de natation du haut, l'autre aux douches publiques du bas. "Les clients paient 2,50 euros pour simplement pouvoir se laver. Toute initiative autour de l'hygiène ou de la propreté est essentielle pour les gens de la rue. Parce que c'est vraiment un moment où on peut retrouver de la dignité et puis se retrouver soi-même. Se reconstituer le corps, c'est aussi se reconstituer l'âme. Quand les gens sortent des douches, ils ne sont pas les mêmes que quand ils y sont entrés."

Née à Paname, Kita Bauchet a passé la majeure partie de sa vie à Bruxelles, où elle a étudié le cinéma du réel à l'Insas. Au moment de se lancer dans la réalisation de Bains publics, elle s'est souvenue de ses années de galère, qui la voyaient fréquenter les bains-douches parisiens. "C'est très particulier. À la fois tu te sens un peu exclue parce que tu n'as pas le confort de base et à la fois dès que tu arrives là tu te sens refaire partie d'une communauté. À Bruxelles, l'endroit, en soi, est bienveillant, protégé aussi. Dès que tu passes le seuil de la porte, tu retrouves un peu de chaleur, au propre comme au figuré. Au départ du documentaire, seules les douches m'intéressaient. Si j'ai fait des études de cinéma, c'est précisément pour que ma caméra se penche vers ceux qu'on ne regarde jamais, les invisibles. Mais en effectuant un an de repérages aux côtés des employés, j'ai réalisé que me braquer sur les bains-douches reviendrait à mettre une loupe un peu voyeuriste sur la pauvreté. En ouvrant le propos à l'entièreté de la piscine, tout à coup le type de la douche acquiert la même valeur que celui du bassin. Je voulais que le film remette tout le monde dans un rapport d'égalité. À nous, ensuite, de faire le chemin des disparités sociales."

On l'aura compris, Bains publics n'est pas le genre d'objet qui assène un discours politique. C'est "un film sans histoire", comme se plaît à le répéter Kita Bauchet, tout en subtils pointillés, qui se construit au fil des rencontres et des contrastes que celles-ci mettent naturellement en lumière. "Le film montre qu'il y a les gens d'en haut et les gens d'en bas, mais aussi que cet endroit est à la fois un lieu de loisir et un lieu de travail. Le personnel y est parfois peu considéré mais est incroyablement dévoué, il y a un vrai amour des personnes qui passent par là."

Entre Steve Reich et France Gall

Filmer un microcosme à même de figurer un monde en soi? Décrypter le réel à l'aune de personnes et de situations finalement très anodines? Le geste rappelle bien sûr le cinéma d'un Frederick Wiseman, et l'évocation de son Boxing Gym finit immanquablement par tomber. Mais Kita Bauchet se réclame également du regard d'un Nicolas Philibert (Être et Avoir), par exemple. "C'est l'idée d'établir un lien de confiance avec les gens que je filme, mais aussi de trouver la bonne distance. On pourrait dire de Bains publics qu'il est impudique parce qu'on entre dans les douches, on montre le corps des gens... Mais j'ai réalisé que la distance la plus honnête, parfois, c'était de ne pas en avoir. Parce que ces gens, c'est leur quotidien, tout simplement. Ça n'avait aucun sens de créer un hiatus. Le film nécessitait une caméra amie. Il n'y a jamais de recherche de sensationnalisme. Juste une volonté de parler de l'humain, de dire: on n'est que ça et en même temps on est tout ça. La pudeur, c'est aussi parfois être vrai."

Exemplaire démarche humaniste qui refuse une approche tout en verticalité sans jamais rien céder sur le terrain esthétique. C'est que l'on parle aussi ici d'un bel objet de cinéma, avec un vrai sens du cadre et de l'image. "C'est-à-dire qu'il s'agissait vraiment de mettre les gens en valeur, de les filmer avec le plus de soin possible. Et puis de rendre justice au lieu, qui est quand même incroyable. Il y a quelque chose d'assez magique aussi, d'assez spectaculaire, qui se joue dans l'eau. Avec Bains publics ,je voulais faire un film qui soit à la fois Steve Reich et France Gall (sourire) . Avoir la rigueur de l'un dans les cadres et la réalisation tout en conservant le côté très populaire, direct et accessible de l'autre." À l'arrivée, une seule et même vertu: la grande profondeur.

Bains publics. Documentaire de Kita Bauchet. 60 minutes. ***(*)

Première le 21/11 au cinéma Palace à Bruxelles, où le film restera à l'affiche trois semaines, et projection-événement dans l'enceinte de la piscine des Marolles le 14/12.

Diffusion sur Be tv courant décembre et sortie dans plusieurs salles wallonnes début 2019.

Bains Publics, un film de Kita Bauchet

Les Marolles, au cœur de Bruxelles. Près de 65 ans après son inauguration, « les Bains de Bruxelles » offrent toujours deux bassins de natation et des douches publiques aux habitants de ce quartier populaire. Des personnes d’âge, d’origine et de classe sociale différentes y trouvent un lieu de ressourcement et d’apaisement. Illustration d’un melting pot où les gens s’entrainent, se lavent, se parlent, se rencontrent. Un film tourné exclusivement dans l’enceinte de la piscine et de ses environs, où sensations, impressions, situations nourrissent une vision en apparence égalitaire mais qui va se révéler bien plus complexe.

Geplaatst door Bains Publics, un film de Kita Bauchet op Zaterdag 3 november 2018