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"Le moment du choix d'un nouveau projet est un moment merveilleux, l'heure de toutes les promesses!", clame en souriant (sous sa fameuse moustache à la Brassens) Nicolas Philibert. Alors que, gravement malade, il séjournait dans un hôpital voici deux ou trois ans, le cinéaste a ressenti le désir de consacrer un film à ces infirmières et aides-soignants dont il pouvait observer de près "tout le bien qu'ils font". Celui qui dit "faire des films pour apprendre" est donc retourné, une fois sorti d'affaire, à l'école. Pas l'école primaire, qui lui valut son plus grand succès avec Être et avoir en 2002, mais un Institut de Formation en Soins Infirmiers où filles et garçons apprennent leur futur métier de soignantes et soignants. "Ils ont 18-20 ans, sortent du lycée et se retrouvent confrontés à l'autre, à des corps meurtris, blessés, souffrants, à l'angoisse des patients, à la finitude, à la mort", constate un Philibert qui a voulu "en premier lieu, faire un film qui rende hommage aux infirmiers et infirmières, ensuite montrer la transmission, car il n'y a rien de plus beau qu'apprendre". Il a fallu choisir parmi les 330 instituts de formation spécialisés existant en France, et c'est vers celui de Montreuil-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, que s'est porté le réalisateur. "C'était près de chez moi -ça compte-, c'est un institut à taille humaine avec 90 étudiants par année. L'accueil de l'équipe pédagogique a été excellent et c'est situé dans un bassin de population très mélangé, une chose importante pour moi car je voulais faire un film sur une jeunesse française d'aujourd'hui, dans toute sa diversité, à un moment où on voit naître tellement de replis identitaires qui doivent nous inquiéter..." Philibert regrette l'image trop souvent affirmée "d'une jeunesse qui ne veut rien foutre, qui ne s'intéresse à rien", et il est heureux d'avoir trouvé, dans l'institut, "des gens qui s'engagent dans une voie, une profession, difficiles, et tournées vers les autres, où ils auront le sentiment de se rendre utiles". "Je prépare le moins possible, pour ne pas en savoir trop d'avance car alors je perdrais l'appétit, l'envie de faire le film", lance un Philibert dont l'approche a toujours été "d'aller à la rencontre du monde dans lequel je vis, pour comprendre ce que je fous là". "Si je programmais mon tournage, je raterais les choses essentielles, poursuit-il , je ne viens rien vérifier, je veux tout découvrir. Plus qu'un bon sujet, il me faut toujours un beau projet!" S'il utilise pleinement le potentiel du cinéma à capter l'émotion plurielle d'un moment plein de promesses, celui de l'apprentissage, De chaque instant ne manque pas de refléter, en filigrane, les difficultés qui attendent ses jeunes protagonistes, dans un monde hospitalier de plus en plus confronté aux exigences de rentabilité, aux réductions de budget et de personnel. "Brahim évoque le circuit paperasse qui empêche de prendre le temps nécessaire pour le patient, Émeline regrette le manque d'encadrement, Sabrina se plaint de harcèlement, une formatrice dit aux étudiants: "Si vous n'êtes pas assez nombreux pour faire un travail et qu'on vous offre une prime pour le faire quand même, faites attention! "Toute cette pression économique est présente dans le film, surtout à travers les récits de stage. Car c'est au moment du stage que les beaux principes appris en amont, comme le fait d'écouter le patient, de lui consacrer du temps, sont mis à mal par la réalité d'un monde où il faut avant tout être efficace et rentable..." Pour autant, Nicolas Philibert ne fait pas de son film une démonstration. "Il ne s'agit jamais pour moi de marteler un message, rappelle-t-il. Je ne pars jamais faire un film pour prouver quoi que ce soit, mais pour percevoir une réalité humaine et en témoigner à partir du vécu qui s'offre à mon regard et par-delà à celui des spectateurs. Je ne fais pas des films à partir d'un savoir, je veux laisser les choses émerger, les gens se révéler. Mon travail c'est de créer les conditions pour que ça puisse se passer." "La question du lien entre les êtres est au coeur du film, conclut le cinéaste, avec celle de la dignité. Car que demandent les personnels soignants qui descendent dans la rue? Juste de pouvoir faire leur métier dignement, de pouvoir prendre le temps nécessaire à tisser l'indispensable lien avec le patient. Les revendications salariales passent bien après, même si Dieu sait qu'ils sont honteusement sous-payés!"