C'est un moment de pure magie, comme le cinéma en réserve parfois. À la fin de Cinema Paradiso, de Giuseppe Tornatore, le personnage central, devenu cinéaste de renom, visionne le cadeau d'adieu que lui a laissé celui qui fut son mentor, le projectionniste d'une salle de village. Et de découvrir, bientôt submergé par l'émotion, un montage des baisers des films de son enfance qu'avait impitoyablement coupés le curé, peu sensible à la grâce selon toute apparence. Il y en a là d'innombrables, empruntés à His Girl Friday, La Ruée vers l'or, Le Fils du Cheikh, Nuits blanches, Le Banni... venus transformer l'écran en écrin sensuel, tout en plongeant le spectateur privilégié en quelque rêverie mélancolique...
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C'est un moment de pure magie, comme le cinéma en réserve parfois. À la fin de Cinema Paradiso, de Giuseppe Tornatore, le personnage central, devenu cinéaste de renom, visionne le cadeau d'adieu que lui a laissé celui qui fut son mentor, le projectionniste d'une salle de village. Et de découvrir, bientôt submergé par l'émotion, un montage des baisers des films de son enfance qu'avait impitoyablement coupés le curé, peu sensible à la grâce selon toute apparence. Il y en a là d'innombrables, empruntés à His Girl Friday, La Ruée vers l'or, Le Fils du Cheikh, Nuits blanches, Le Banni... venus transformer l'écran en écrin sensuel, tout en plongeant le spectateur privilégié en quelque rêverie mélancolique... Ce pouvoir, le cinéma n'a pas tardé à le découvrir. Les historiens datent ainsi de 1896 la première occurrence d'un baiser dans un film. Intitulé... The Kiss, il dure une petite minute, et voit John C. Rice et May Irwin s'embrasser pour la caméra de William Heise -le scandale est considérable, ce n'est jamais que le premier. Le pli est pris cependant, et le baiser de cinéma devient rapidement un art en soi, décliné sur les modes les plus divers, et quelles que soient les époques. Baisers volés chez Truffaut, arachnides pour Hector Babenco, Baiser du tueur pour Stanley Kubrick qu'avait précédé Henry Hathaway avec son Kiss of Death, ce baiser de la mort qu'apposera encore Michael Corleone (Al Pacino) sur les lèvres de son frère Fredo (John Cazale) dans le deuxième volet du Parrain - "You Broke My Heart". Mais si le baiser est devenu l'un des motifs privilégiés du cinéma, c'est bien sûr pour son potentiel romantique autant que fantasmatique, à rebours, cela va sans dire, de toute tentative malvenue de distanciation sociale. Alan Crosland ne se prive pas d'en jouer dans son Don Juan (1926), dont les 125 minutes totalisent pas moins de 127 baisers échangés entre John Barrymore, Estelle Taylor et Mary Astor, un record sans doute. La censure veille cependant, ou plutôt l'autocensure. Et après quelques années bercées d'une enivrante brise de liberté, les studios hollywoodiens se dotent du code Hays (en vigueur de 1934 à 1968), manière d'apaiser les ligues puritaines en veillant à ce que les productions ne s'écartent pas d'un code de bonne conduite touchant aussi bien à la représentation du sexe qu'à celle de la criminalité, parmi d'autres considérations. Le baiser n'échappe pas aux foudres des censeurs, qui ne peut être ni lascif ni excéder quelques poignées de secondes. Un carcan objectif qui, plutôt que corseter l'expression du désir, va stimuler l'imagination des cinéastes qui déploieront des trésors d'inventivité pour contourner le code, entraînant Hollywood sur la voie d'une fétichisation et d'une érotisation croissantes. Sans surprise, Alfred Hitchcock passe maître dans l'exercice, et sa filmographie recèle quelques étreintes emblématiques de l'Histoire du 7e art: Kim Novak et James Stewart dans Vertigo, bien sûr, s'enlaçant tandis que les flots et Bernard Herrmann libèrent des torrents d'émotion; Grace Kelly et ce même James Stewart dans Fenêtre sur cour, dans une scène d'un magnétisme rarement atteint à l'écran; Cary Grant et Eva Marie Saint dans La Mort aux trousses, où Hitch file la métaphore sexuelle sans retenue. Sans oublier Notorious, et l'incroyable scène qui entraîne Ingrid Bergman et Cary Grant d'un balcon surplombant Rio à un combiné téléphonique, leur conversation ponctuant plus qu'elle n'interrompt leur baiser comme en un pied de nez à l'impératif horaire imposé par les tenants de la bien-pensance. Un moment de suspension sensuelle dont le réalisateur expliquait à François Truffaut, lors de leurs célèbres entretiens, l'avoir conçu afin que le public "ait le privilège d'embrasser Cary Grant et Ingrid Bergman en même temps, comme dans un ménage à trois temporaire." Une sorte de fantasme de cinéma ultime... Il y en aura d'autres, et dresser une liste des embrassades de celluloïd mythiques se révélerait sans doute impossible. L'on pourrait, suivant les affinités de chacun, s'autoriser une infidélité à Hollywood pour se rendre du côté du Quai des brumes, et revoir Jean Gabin et Michèle Morgan nous rejouer "T'as de beaux yeux, tu sais"; poursuivre par la fontaine de Trevi pour y observer Anita Ekberg et Marcello Mastroianni s'effleurer en quelque sommet de sensualité; retrouver Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée, Un homme et une femme, réunis par Claude Lelouch sur la plage de Deauville. Avant de pousser, au mépris de la chronologie et de la logique géographique, jusqu'à Casablanca, sur les pas de Bogart et Bergman, et bientôt O'ahu Beach, à Hawaï, pour l'étreinte passionnée enroulant Deborah Kerr et Burt Lancaster dans le sable et les vagues de Tant qu'il y aura des hommes, et ensuite Brokeback Mountain, dans le Wyoming, pour y rejoindre Jake Gyllenhaal et Heath Ledger s'aimant à l'abri des regards. Clark Gable et Vivien Leigh en seraient également, Autant en emporte le vent, tout comme Kate Winslet et Leonardo DiCaprio, tout à leur idéal romantique à la proue du Titanic, ou Ashton Sanders et Jharrel Jerome, les deux ados de Moonlight. Et jusqu'à Blanche-Neige, rendue à la vie par un baiser du prince charmant, tropisme que l'on retrouvera dans La Belle au bois dormant.Les studios Disney offriront d'ailleurs au motif l'une de ses variations les plus délicieuses dans La Belle et le Clochard, avec son baiser au bout d'un spaghetti. D'autres s'y emploieront également, manière de prévenir une éventuelle monotonie, tant il est vrai qu'au cinéma, l'on s'embrasse généreusement. Norman Jewison, par exemple, en fait l'issue tourbillonnante d'une partie d'échecs orchestrée en forme de montée du désir entre Faye Dunaway et Steve McQueen dans The Thomas Crown Affair; Sam Raimi en livre une version acrobatique dans Spider Man, la tête et les sens retournés, littéralement; Norah Jones et Jude Law s'y essaient tête-bêche pour Wong Kar-wai dans My Blueberry Nights; Asia Argento embrasse un poisson géant dans The Stendhal Syndrom, et Sally Hawkins en fait de même avec la créature de The Shape of Water. L'on pourrait encore, si l'on voulait tenter une nomenclature plus complète, mentionner les baisers mouillés - Breakfast at Tiffany's, Four Weddings and a Funeral, The Notebook, Match Point... -, ceux, charnels, qu'échangent Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux dans La Vie d'Adèle, ou, délicats, qui lient Cate Blanchett à Rooney Mara dans Carol. Sans oublier Tom Cruise et Nicole Kidman, Eyes Wide Shut mais quelque chose comme un parfum d'éternité au bout des lèvres.