Il fallait sans doute un artiste ayant un pied dans le cinéma et l'autre dans la photographie pour cerner l'essence de la relation s'étant nouée, au coeur des années 50, entre un James Dean encore débutant (East of Eden n'allait sortir que quelques semaines plus tard, en attendant Rebel without a Cause et Giant), et Dennis Stock, pigiste pour Life ayant compris en un clin d'oeil qu'il tenait là le sujet du reportage photographique à même de le lancer définitivement. Ayant redessiné l'image rock en noir et blanc granuleux avant de devenir un réalisateur de talent, Anton Corbjin serait donc celui-là, l'auteur de Control et A Most Wanted Man trouvant en Life un sujet sur mesure, pour s'insinuer avec bonheur dans les plis de la légende.
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Il fallait sans doute un artiste ayant un pied dans le cinéma et l'autre dans la photographie pour cerner l'essence de la relation s'étant nouée, au coeur des années 50, entre un James Dean encore débutant (East of Eden n'allait sortir que quelques semaines plus tard, en attendant Rebel without a Cause et Giant), et Dennis Stock, pigiste pour Life ayant compris en un clin d'oeil qu'il tenait là le sujet du reportage photographique à même de le lancer définitivement. Ayant redessiné l'image rock en noir et blanc granuleux avant de devenir un réalisateur de talent, Anton Corbjin serait donc celui-là, l'auteur de Control et A Most Wanted Man trouvant en Life un sujet sur mesure, pour s'insinuer avec bonheur dans les plis de la légende. Après Control, le portrait de Ian Curtis, chanteur de Joy Division, Life traite d'une autre icône de la culture populaire, James Dean. S'agit-il d'une simple coïncidence, ou y a-t-il une raison plus profonde?En un sens, c'est une coïncidence. Control est un film dans lequel je me suis beaucoup investi émotionnellement. Le film parlait de personnes que je connaissais, et leur histoire faisait partie de mon propre parcours, à la fin des années 70 et au début des années 80. Et puis, il s'agit d'un suicide, et l'humeur du personnage est fort différente de celle de James Dean, dont la mort n'avait rien d'un geste suicidaire. Ces deux films sont donc fort différents, et Life parle plus, à mes yeux, de la relation entre un photographe et son sujet que de personnes réelles. Beaucoup de gens pensent qu'il s'agit d'un biopic sur James Dean, mais j'étais plus intéressé par l'idée d'un photographe prenant des clichés de quelqu'un existant dans l'oeil du public -quelque chose à quoi je pouvais m'identifier. Life est un film sur une amitié masculine. Je n'aurais pas accepté de tourner une biographie de James Dean. Dans quelle mesure vous sentez-vous proche de Dennis Stock?Emotionnellement, je m'en sens plutôt éloigné. Mais je peux par contre parfaitement me retrouver dans sa façon de travailler. Il photographiait ses sujets dans un décor, un environnement, et j'avais une approche similaire dans les années 70 et 80. Même si on arrange un peu les choses, cette démarche a un côté documentaire, avec cela de précieux, dans son cas, que cela donne beaucoup d'indications sur l'époque. A 60 ans de distance, il est intéressant de voir à quoi pouvait ressembler une rue de New York, ou d'autres choses encore, tout ayant tellement changé. Je ressens donc une proximité avec son travail, tout en étant fort différent de lui.Le reportage publié par Dennis Stock dans Life sous le titre Moody New Star a acquis une dimension iconique. Comme photographe, réalise-t-on parfois être en présence de tels moments?Non. Beaucoup de gens qui ne sont pas photographes, ou n'ont pas l'expérience que j'ai accumulée croient que l'instant où l'on prend une photo tient de la révélation, où l'on capterait, à l'aide de l'objectif, un moment vraiment important. Mais cela ne fonctionne pas comme ça. Voyez la photo où James Dean est chez le coiffeur. Quand Dennis Stock prend la photo, ce n'est rien d'autre qu'un moment anodin, qui n'acquerra une certaine signification que plus tard. Laquelle est encore amplifiée par sa mort, venue conférer à ces clichés une aura sensiblement différente. Même la photo de Times Square: il pleuvait, et ils ont pris quelques clichés en vitesse. On ne réalise pas l'impact d'une photo sur le moment, mais bien plus tard.L'un de vos reportages photographiques a-t-il eu un impact comparable sur votre parcours?A 18 ans, alors que je débutais, j'ai photographié Herman Brood, un pianiste hollandais qui avait joué dans des groupes plus importants, mais était alors quelque peu oublié. Il aimait mes photos, et j'en ai pris beaucoup: nous nous rendions en train à ses petits concerts, et une amitié est née. Jusqu'au jour où il a sorti un album, et s'est retrouvé en haut de l'affiche, devenant la plus grande star rock qu'aient jamais connue les Pays-Bas. Tout à coup, tout le monde a voulu le photographier, ce n'était plus mon projet exclusif. J'étais tellement jeune que je n'ai pas compris immédiatement qu'un certain équilibre s'était rompu -l'équivalent de celui, passager, qui s'instaure entre Dennis Stock et James Dean dans le film, sans qu'ils comprennent précisément de quoi il retourne. Mais ce fut une expérience intéressante. Pensez-vous que vous pourriez bénéficier aujourd'hui d'un accès comparable aux musiciens que vous aimeriez photographier que vous ne l'avez eu au tournant des années 70 et 80?Quand j'ai débuté comme amateur en 1973, je travaillais au niveau local, je ne me suis pas rendu à Amsterdam en proclamant vouloir photographier les Rolling Stones. Ce n'était pas mon ambition affirmée, même si elle était peut-être déjà présente, cachée. Et cela n'aurait de toute façon pas été réaliste. J'ai commencé à l'échelon local, qui est devenu national... Je travaille depuis 43 ans, mon ascension a donc été fort lente. Et puis, j'ai fait des sessions avec U2 ou Depeche Mode à une époque où ils n'étaient pas aussi connus, et nous avons continué à bosser ensemble. Je pense toutefois qu'il serait difficile, de nos jours, de bénéficier d'un accès comparable. Pour quelles raisons?Je suis repassé sur 40 ans de planches-contacts dans la perspective d'une exposition, et il y a là beaucoup de photos comme plus personne n'en ferait aujourd'hui, des clichés totalement non commerciaux. Il ne viendrait à l'idée de personne de vous payer pour tirer ce genre de photos, mais il est pourtant essentiel qu'elles existent. Désormais, les photographes sont soumis à tout un ensemble de conditions. Quand on voit des magazines, on a l'impression qu'ils se ressemblent tous. Il n'y a plus de personnalité, mais juste des idées -les sujets doivent avoir l'air froid, ou fou, à l'exclusion, bien souvent, de la recherche d'une caractéristique particulière, qu'il appartiendrait ensuite à celui qui regarde la photo de découvrir. Cela vient des Etats-Unis, où les gens ne veulent pas qu'on les laisse réfléchir au sens d'une photo, mais bien que tout soit explicite. Il n'y a plus de mystère. Je ne travaille pas ainsi, j'aime que les choses soient ouvertes, et cela n'est plus guère apprécié. Quels conseils le photographe que vous êtes a-t-il donnés à Robert Pattinson pour interpréter Dennis Stock?Well, je lui ai confié un appareil des mois avant le tournage, parce que je voulais qu'il fasse partie de son langage corporel: prendre des clichés était comme une seconde nature pour ce type de photographe. C'était moins le cas pour moi, mais c'était certainement vrai de la presse photographique couvrant les premières, etc. Il a pris des photos, pas exceptionnelles, ce qu'il reconnaît d'ailleurs aisément, mais là n'était pas le plus important: il fallait surtout qu'il s'habitue. Et puis, je voulais qu'il sache ce que l'on ressent de ce côté de l'appareil plutôt que face à l'objectif: c'était un petit plaisir pervers (rires)...>> Lire également notre critique de Life d'Anton Corbijn.