Entre eux deux, 54 petites années et 36 bons centimètres d'écart. Ce qui les rassemble? "L'amour des gens", répond sans hésiter le premier, artiste adepte du collage photo XXL. "Et une certaine curiosité, un intérêt pour la vie", précise aussitôt la seconde, dilettante de génie spécialisée dans le ciné-brocante gavé de micro-fulgurances. Ensemble, ils sont partis sur les routes de l'Hexagone à la rencontre de ces anonymes qui les fascinent tant. L'idée? Sortir des villes, aller vers la campagne et l'inconnu à bord d'un camion photomaton. Rencontrer des gens, échanger, leur tirer le portrait et exposer des galeries de visages gigantesques au grand air afin de "tenter, en toute modestie, de reconnecter les êtres les uns avec les autres, d'amener de la réconciliation, de la sérénité, loin de la politique, loin du pouvoir, loin de la célébrité". Anciens mineurs du Nord, dockers du Havre, agriculteurs... L'un les valorise par la taille de ses collages, l'autre par...

Entre eux deux, 54 petites années et 36 bons centimètres d'écart. Ce qui les rassemble? "L'amour des gens", répond sans hésiter le premier, artiste adepte du collage photo XXL. "Et une certaine curiosité, un intérêt pour la vie", précise aussitôt la seconde, dilettante de génie spécialisée dans le ciné-brocante gavé de micro-fulgurances. Ensemble, ils sont partis sur les routes de l'Hexagone à la rencontre de ces anonymes qui les fascinent tant. L'idée? Sortir des villes, aller vers la campagne et l'inconnu à bord d'un camion photomaton. Rencontrer des gens, échanger, leur tirer le portrait et exposer des galeries de visages gigantesques au grand air afin de "tenter, en toute modestie, de reconnecter les êtres les uns avec les autres, d'amener de la réconciliation, de la sérénité, loin de la politique, loin du pouvoir, loin de la célébrité". Anciens mineurs du Nord, dockers du Havre, agriculteurs... L'un les valorise par la taille de ses collages, l'autre par la qualité de son écoute. "C'est comme un jeu", s'amuse Varda au coeur d'un film où il est autant question d'identité que de regard. "Celui de JR est toujours caché par des lunettes noires, tandis que je suis occupée à perdre le mien." "Le film est aussi l'histoire de notre rencontre et de la naissance de notre amitié, poursuit JR. On s'est découverts sur la route à travers le projet. Peu à peu, j'ai appris à comprendre un peu plus Agnès, ce qu'elle voit, comment elle le voit, et inversement. On a tourné deux à quatre jours par mois, parce qu'Agnès n'a plus la force d'enchaîner huit semaines d'affilée. Ça fonctionnait bien. Ça nous permettait de nous apprivoiser doucement, de laisser décanter, de réfléchir, de voir où on allait." Alors bien sûr, il faut se farcir la bande-son simili-manouche de Matthieu Chedid. Bien sûr, la passion pour le labeur prolétaire que nourrit le très hipsterisant et démago JR semble parfois davantage tenir de l'exotisme intello-bobo que du cri du coeur. Mais, peu à peu, le film, inégal, gagne en densité et, mieux, en authenticité. En cinéaste chineuse, Varda collecte tout et parfois même n'importe quoi, mais donne miraculeusement sens et cohérence à l'ensemble au moment du montage, qu'elle signe seule dans un geste virtuose, passant d'une idée à l'autre avec la grâce d'un frêle oiseau qui sautillerait de branche en branche. Le titre Visages Villages résume à lui seul son approche marabout, bout de ficelle du documentaire, tout en rimes et charades visuelles. "Visages, villages, collages, partage", comme elle le dit elle-même, rappelant au passage que le hasard a toujours été le meilleur de ses assistants. "Nous sommes souvent partis d'un germe d'idée qui ne semblait vraiment pas grand-chose, en nous autorisant à le laisser grandir pour voir s'il allait devenir quelque chose de beau ou pas. C'est par exemple le cas de ce bunker échoué sur une plage en Normandie. JR y pensait depuis des mois, sans plan précis. C'est seulement quand nous nous y sommes rendus que la chose a fait sens: là, à Saint-Aubin-sur-Mer, une image du passé a ressurgi dans mon esprit, celle du photographe Guy Bourdin dont j'avais tiré un portrait dans les années 50. J'aime me souvenir des morts mais aux endroits où ils ont été vivants. Nous sommes donc repartis de cette image et nous l'avons collée sur le blockhaus. Pour JR, c'est une façon de s'approprier ma photo. Son interprétation a alors un impact sur mes propres souvenirs: en changeant la position de la photo, vous en modifiez aussi la signification. Une fois collée sur le bunker, elle m'évoquait l'idée d'un enfant se reposant dans un berceau. Cet édifice a été bâti par les Allemands. Il s'agit donc d'un endroit où des hommes sont morts en tentant de libérer la France. Tout cela fonctionne chez nous selon un principe multi-couches. Le lendemain, la photo sur le bunker avait été emportée par la marée. Ça nous dit que notre travail est éphémère, mais aussi nos amitiés, nos existences." Et c'est là que le projet devient vraiment intéressant, dans sa dimension pleinement subjective, dans sa faculté à ne pas suivre ses propres règles, à se réinventer au fil du voyage. Et si le vrai sujet du film, ce n'était pas Varda elle-même, au fond? Ses fulgurances poétiques, sa capacité à regarder sa mort prochaine droit dans les yeux, son bonheur à réenchanter la vie et le monde, sa foi dans le pouvoir de l'imaginaire -qu'elle renvoie à ses fameuses patates en forme de coeur à l'aide de ses vieux pieds fripés ou se fende d'un clin d'oeil gentiment moqueur au Bande à part de Godard, qu'elle finit par aller visiter mais qui ne lui ouvre pas sa porte et la fait même pleurer en évoquant le souvenir de Jacques Demy par message interposé. "T'es une peau de chien", marmonne-t-elle alors. Agnès V. par... Agnès V., en somme.