C'est presque une tradition à la Mostra: après des débuts en fanfare, la manifestation s'essouffle inexorablement, pour se terminer au ralenti, une partie des festivaliers étant d'ailleurs déjà partis à Toronto pour voir si l'herbe y est plus verte. Entendez les films meilleurs, ce qui ne relève pas de la prouesse face à des accidents de programmation comme l'inepte Freaks Out de Gabriele Mainetti ou l'exécrable On the Job: the Missing 8 d'Erik Matti, présentés au cours d'une deuxième semaine que n'éclairent généralement que l'un ou l'autre coup d'éclat. Mais non des moindres, parfois, comme Nomadland de Chloé Zhao, découvert, en 2020, au dernier jour de la manifestation pour s'en repartir dans la foulée avec un Lion d'or indiscutable. Une autre réalisatrice lui succède cette année au palmarès, la Française d'origine libanaise Audrey Diwan, couronnée pour son adaptation de L'Événement d'Annie Ernaux. Un choix ayant fait l'unanimité, le film, dur et poignant, comptant parmi les plus appréciés de ce millésime, dont il aura reflété l'une des thématiques majeures, l'émancipation féminine. La suite du tableau d'honneur n'est guère moins cohérente, où figurent en bonne place les oeuvres de Jane Campion (The Power of the Dog, prix de la mise en scène), Paolo Sorrentino (The Hand of God, Grand Prix du jury et meilleur espoir pour Filippo Scotti) ou Pedro Almodóvar (Madres Paralelas, prix d'interprétation féminine pour Penélope Cruz), soit quelques-uns des incontournables de cette édition.
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C'est presque une tradition à la Mostra: après des débuts en fanfare, la manifestation s'essouffle inexorablement, pour se terminer au ralenti, une partie des festivaliers étant d'ailleurs déjà partis à Toronto pour voir si l'herbe y est plus verte. Entendez les films meilleurs, ce qui ne relève pas de la prouesse face à des accidents de programmation comme l'inepte Freaks Out de Gabriele Mainetti ou l'exécrable On the Job: the Missing 8 d'Erik Matti, présentés au cours d'une deuxième semaine que n'éclairent généralement que l'un ou l'autre coup d'éclat. Mais non des moindres, parfois, comme Nomadland de Chloé Zhao, découvert, en 2020, au dernier jour de la manifestation pour s'en repartir dans la foulée avec un Lion d'or indiscutable. Une autre réalisatrice lui succède cette année au palmarès, la Française d'origine libanaise Audrey Diwan, couronnée pour son adaptation de L'Événement d'Annie Ernaux. Un choix ayant fait l'unanimité, le film, dur et poignant, comptant parmi les plus appréciés de ce millésime, dont il aura reflété l'une des thématiques majeures, l'émancipation féminine. La suite du tableau d'honneur n'est guère moins cohérente, où figurent en bonne place les oeuvres de Jane Campion (The Power of the Dog, prix de la mise en scène), Paolo Sorrentino (The Hand of God, Grand Prix du jury et meilleur espoir pour Filippo Scotti) ou Pedro Almodóvar (Madres Paralelas, prix d'interprétation féminine pour Penélope Cruz), soit quelques-uns des incontournables de cette édition. Si l'on est encore bien loin de la parité -on ne comptait que cinq réalisatrices à peine pour les 21 films en compétition-, voilà quelques années maintenant que le cinéma est rentré, suivant le mouvement de la société, dans l'ère post-#MeToo. Et ce n'est bien sûr pas un hasard si l'un des thèmes majeurs de cette 78e Mostra restera l'émancipation féminine, déclinée dans plusieurs films mettant en scène des héroïnes tentant de se libérer de carcans divers. Inspiré du récit autobiographique d'Annie Ernaux, L'Événement est l'un d'eux, plongée dans la France des années 60 sur les traces d'Anne (l'excellente Anamaria Vartolomei), une étudiante en lettres qui, tombée enceinte, va choisir d'avorter. Pour se heurter à l'interdit légal -la Loi Veil dépénalisant l'avortement ne sera promulguée qu'en 1975- sans se laisser abattre pour autant, le film retraçant son combat opiniâtre qu'il éclaire d'une lumière crue. Maggie Gyllenhaal adapte pour sa part dans The Lost Daughter le roman Poupée volée, d'Elena Ferrante. Et c'est d'une autre prison, familiale celle-là, que s'est affranchie son héroïne, Leda (Olivia Colman), ruminant 20 ans plus tard sur une île grecque le fait d'avoir un jour délaissé ses enfants. Une question également au coeur de Scenes from a Marriage, la minisérie d'Hagai Levi revisitant l'oeuvre de Bergman, où Jessica Chastain tente de desserrer l'étreinte que font peser sur elle mariage et maternité, entraînant à la suite son couple dans un tourbillon vertigineux. Quant à Diana Spencer, que Kristen Stewart interprète avec un mimétisme troublant devant la caméra de Pablo Larraín, on la découvre alors qu'elle étouffe dans le giron de la famille royale britannique, prison dorée à laquelle elle tente de se soustraire le temps d'un Noël lui permettant de renouer pour un temps, mais un temps seulement, avec une enivrante liberté. Cette liberté que conquiert de haute lutte Mona Lee (Jeon Jong-seo) dans Mona Lisa and the Blood Moon, d'Ana Lily Amirpour, la jeune femme échappant à l'hôpital psychiatrique et à la camisole de force pour s'acoquiner, forte de pouvoirs étonnants, avec une strip-teaseuse le temps d'une virée allumée dans la nuit de New Orleans. À quoi répond l'horizon nocturne de Thanet, dans le Kent, où s'égare Kate (Ruth Wilson), préférant l'ivresse d'une passion toxique -ces True Things que met en scène Harry Wootliff avec grâce- à une existence figée dans un boulot-dodo routinier. Et l'on pourrait encore citer Ana et Janis (Milena Smit et Penélope Cruz), les Madres Paralelas et célibataires de Pedro Almodóvar comme incarnations d'une libération en marche. Plus frontalement politique qu'à l'accoutumée, le réalisateur de Tout sur ma mère met également en scène dans ce mélodrame les blessures profondes laissées par la guerre d'Espagne. L'évocation de dictatures et autres régimes totalitaires ou autoritaires avec leur arsenal répressif est l'autre thème récurrent de cette Mostra -en quoi l'on ne verra pas plus un hasard, à l'heure où la démocratie chancelle dangereusement en divers endroits du globe. C'est notamment le cas de Dune, de Denis Villeneuve, dont l'imagerie, martiale par endroits, n'est pas sans faire écho à celle du régime nazi, également présente -même en mode caricatural- dans Freaks Out, de Gabriele Mainetti. Le postmoderniste Captain Volkonogov Escaped, de la paire de cinéastes russes Natalya Merkulova et Aleksey Chupov, s'inscrit dans une Union soviétique où l'on pratique la torture sans sourciller, tout comme elle est banalisée dans Reflection, de l'Ukrainien Valentyn Vasyanovych, morne équipée existentielle ayant la guerre du Dombass pour toile de fond. Les violences policières et les manoeuvres du régime communiste alors en place en Pologne pour étouffer l'affaire sont au coeur de Leave No Traces de Jan Matuszynski, tandis qu'un précipité de corruption morale, de violence et de peur préside à La Caja, du Vénézuélien Lorenzo Vígas, Sundown, du Mexicain Michel Franco, et On the Job: the Missing 8, du Philippin Erik Matti. Si les États-Unis restent une démocratie, Shirin Neshat en cerne les dérives sécuritaires dans Land of Dreams, satire située dans un futur proche où une agence gouvernementale tente de contrôler le contenu des rêves des citoyens, tandis que Paul Schrader questionne les agissements américains à Abu Ghraib à travers le portrait d'un ex-militaire devenu joueur de poker obsessionnel dans The Card Counter, une hypothétique rédemption en ligne de mire. Jusqu'à une dictature plus insidieuse, celle du marché rompu au néolibéralisme dévastateur, que met en scène Stéphane Brizé dans Un autre monde...Enfin, les frontières entre passé et présent sont souvent poreuses, le premier infusant une réflexion sur le second. Ainsi chez Audrey Diwan dont L'Événement, s'il est situé au coeurs des sixties, vibre d'une urgence n'ayant échappé à personne. Xavier Giannoli convoque pour sa part Balzac, dont les Illusions perdues semblent à l'épreuve du temps, qui déclinent les thèmes de l'arrivisme et, tant qu'à faire, de la versatilité de la presse. Ancré dans le Japon médiéval, Inu-oh, l'anime inventif de Masaaki Yuasa, questionne pour sa part le conformisme et la résistance au changement. Là où, avec The Power of the Dog, son somptueux western inscrit dans le Montana des années 1920, Jane Campion interroge la masculinité. Quant au cinéaste italien Michele Frammartino, il met à profit une expédition spéléologique en Calabre dans les années 60 pour sonder l'air de rien la condition humaine et le sens de l'existence dans un geste de cinéma de toute beauté. Comme pour offrir à Dune, une odyssée galactique défiant le temps elle aussi et par ailleurs l'incontestable événement de cette Mostra, un pendant certes modeste mais pas moins signifiant pour autant...