Enfant de la Guerre froide, je suis de cette génération à qui on a seriné qu'adulte, elle vivrait l'Apocalypse. Nucléaire, mais parfois aussi chimique et/ou bactériologique, voire carrément virologique. Il était dit, écrit, prophétisé que ce seum serait initié par les Soviétiques, les Chinois ou même accidentelle, les Yankees étant tout de même, fondamentalement, dans les cultures pop de par chez nous, des gros veaux. Des dizaines de films, de chansons, de romans, de bandes dessinées, de jeux vidéo nous ont buriné ça dans le crâne: après vous, les mouches! Des chefs d'oeuvres, des grosses bouses, et tout ce qu'il peut exister entre. De Stanley Kubrick à cette très gênante tartiflette où Kevin Costner continue de livrer le courrier alors que les gens se tricotent des pulls avec leurs peaux radioactives. De The Last American, comic-book à la noirceur claustrophobe toujours inégalée, aux vocalises débiloïdes de The Final Countdown et de Love Missile F1-11. Du Dernier Rivage et Threads, sans doute les plus nihilistes et traumatisants du lot, à la série des Mad Max, qui est tout de même au concept de fin du monde ce que le stoner rock est aux Portes de la perception.
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Enfant de la Guerre froide, je suis de cette génération à qui on a seriné qu'adulte, elle vivrait l'Apocalypse. Nucléaire, mais parfois aussi chimique et/ou bactériologique, voire carrément virologique. Il était dit, écrit, prophétisé que ce seum serait initié par les Soviétiques, les Chinois ou même accidentelle, les Yankees étant tout de même, fondamentalement, dans les cultures pop de par chez nous, des gros veaux. Des dizaines de films, de chansons, de romans, de bandes dessinées, de jeux vidéo nous ont buriné ça dans le crâne: après vous, les mouches! Des chefs d'oeuvres, des grosses bouses, et tout ce qu'il peut exister entre. De Stanley Kubrick à cette très gênante tartiflette où Kevin Costner continue de livrer le courrier alors que les gens se tricotent des pulls avec leurs peaux radioactives. De The Last American, comic-book à la noirceur claustrophobe toujours inégalée, aux vocalises débiloïdes de The Final Countdown et de Love Missile F1-11. Du Dernier Rivage et Threads, sans doute les plus nihilistes et traumatisants du lot, à la série des Mad Max, qui est tout de même au concept de fin du monde ce que le stoner rock est aux Portes de la perception. Et puis, voilà que l'Apocalypse survient réellement et le moins que l'on puisse dire, c'est que je suis drôlement déçu. De moi, de vous, d'elle. Forcément, vu ma petite culture, je m'étais fait à l'idée d'un certain panache, d'une survie en mode Omega Man: chasser le mutant radioactif en chemise à jabot, lui foncer dessus en Brand New Cadillac, avoir des originaux de Picasso dans le salon, histoire de sauver l'art de la barbarie. Or, un bon mois après la fermeture de la civilisation, il faut bien se rendre à l'évidence: cette fin de monde n'en a vraiment aucun, de panache. Des filles se trimballent en rue avec leurs culottes sur la bouche. Les magasins de bricolage sont considérés comme plus essentiels que les opticiens, les dentistes et les dermatologues. On frise l'overdose de blagues nulles à base du mot "pangolin". On patauge en pleine indécence politique, avec un président français que l'on croirait en plein exercice de déclamation un après-midi d'atelier théâtral, son homologue américain qui appelle à la désobéissance civile envers des mesures qu'il a lui-même cautionnées et des Belges qui, comme d'habitude, pédalent grave dans le waterzooi. Pas mieux au niveau culturel: dur dur pour le narcissisme moderne galopant de voir l'adoration que génère habituellement son petit nombril éclipsée par des images de fosses communes et de cérémonies d'adieu en sacs-poubelle. Moi-même, mine de rien plutôt coquet, je traverse l'Apocalypse en vrai cassosse: pantalon de training Slazenger légèrement tâché de sauce tomate, hoodie troué aux coudes, trompant mon ennui quotidien en exterminant pas mal de monde sur Tank Off 2, un jeu de tanks en ligne au graphisme très années 90. Dans la vie réelle, je n'ai toutefois toujours mangé personne. Même pas d'écureuil ni de pigeon. Cormac McCarthy, je croyais pourtant en vous! En fait, je suis plus en forme aujourd'hui que je ne l'étais début mars, puisque comme déjà évoqué dans une précédente chronique, ma consommation de durums est non seulement tombée à zéro mais je pratique aussi davantage d'exercices physiques depuis le confinement que lorsque mon unique sport de la semaine consistait à aller à pied à l'autre bout de la ville acheter des disques et des livres pour en revenir en passant éventuellement par le Quick. Ou le bistro. Je n'ai pas la télé. Je n'écoute pas la radio. Je ne suis donc pas bombardé d'infos pouvant générer dans mon ciboulot l'envie de me pendre ou de me jeter par la fenêtre à 20 heures, sous vos applaudissements. Je lis la presse en ligne le matin. Je lis la presse en ligne le soir. De plus en plus souvent en diagonales, d'ailleurs. Le reste du temps, je me tiens autant éloigné des informations que des tarentules. Je regarde des films des sixties, je n'ai lu que des livres édités entre 1821 et 2006. Des histoires de jalousies amoureuses, de fantômes, de consommation d'opium, de disparitions inquiétantes, de portraits maudits et de volcans islandais. Ce qui laisse au large la capacité de nuisance de l'actualité en continu et l'inutile inquiétude qui en découle. À quoi bon développer un avis sur la chloroquine? Sur le port du masque? Faire entrer Emmanuel André et Marc Van Ranst dans ma vie intime? C'est l'ennui bien davantage que le stress et l'angoisse qui caractérise mes présentes semaines. Mais il se fait que j'ai jadis connu le service militaire et ses week-ends de piquet dans une caserne vide de la riante Ruhr. Trois semaines sans vraiment d'argent dans un appartement parisien, au mois d'août, la vraie vie de spectre. 9 heures sur un banc, la nuit, à l'aéroport de Keflavik, avec interdiction de dormir et la sécurité zélée qui veille à réveiller ceux qui piquent du nez. Bref, l'ennui, ça va, je connais. Je maîtrise même. La livraison 2020 de temps perdu manque juste, une fois de plus, cruellement de panache. Ce qui ne manquerait pas de panache, en revanche, ce serait de prendre un Villo et de pédaler comme un dingue vers le Pajottenland, le dépasser et se retrouver paumé à Alost. Tomber dans le crime, donc. C'est tentant et rien à foutre de ce qu'en penserait la flicaille de Twitter, toutes ces loques humaines qui ont l'air de tellement toujours chercher l'attention qu'elles en sont désormais à exiger des explications de gens qui postent des photos qui n'ont pas l'air de ressembler à leurs intérieurs. Or, savez-vous quoi? Si j'avais été détenteur d'une résidence secondaire, je me serais probablement confiné à la mer ou à la campagne. Y compris en douce, à la barbe des drones de la police du Westhoek. Je me refuse donc de juger celles et ceux dont le seul crime est de tenter de rendre l'année la plus merdique de notre existence un peu moins merdique, à peine moins merdique. Cela ne me manque pas de sortir, cela dit. Je ne suis pas effrayé ni traumatisé, par ce que je vois dehors, mais ça me consterne considérablement. À chaque fois que je me retrouve dans une file devant un supermarché, je pense à cette phrase du personnage de James Cole dans le film 12 Monkeys: "maybe after all the human race deserves to be wiped out/après tout, peut-être que l'humanité mérite de disparaître". Ces gants usagés à terre, ces gens qui retirent leurs masques pour éternuer. Les mesures de sécurité plus ridicules les unes que les autres, puisque tant qu'à faire, un désenvoûteur à l'entrée du supermarché et faire passer chaque client sous une douche d'eau bénite serait encore moins con. On n'est pas dans Romero, plutôt dans Shaun of the Dead. Enfin, pas vraiment. J'ai beau réfléchir, fouiller, je ne vois en fait aucune oeuvre pop qui nous aurait préparés à ça. À part peut-être La Possibilité d'une île de Michel Houellebecq, roman que je n'ai pas aimé et donc jamais relu mais où il me semble bien que les personnages confinés s'emmerdent considérablement en passant leur temps sur une sorte d'Internet. High Life de Claire Denis aussi, un bien drôle de film où le confinement dans l'espace rend l'équipage du vaisseau à la fois dépressif et lubrique. Dépressif, lubrique, voilà encore du panache, tiens! Moi, je suis juste vraiment dans le même état mental qu'en 1990 à la caserne: attendre le lundi, attendre la prochaine perm'. Ou à Keflavik, l'année dernière: attendre l'ouverture du guichet d'embarquement, de la douane, du free tax. Ce qui n'est pas une expérience très intéressante, juste du putain de temps perdu pour rien.Ce qui me semble drôlement plus intéressant, c'est le débat sur "l'après": la grogne sociale, le revenu universel, l'éventuel tsunami culturel. Là, il faut bien que j'avoue un truc: ça ne me poserait en fait aucun souci si 80% de ce qui fait aujourd'hui la culture disparaissait pour être remplacé par quelque chose qui serait aussi excitant que les Années folles et la naissance du rock and roll, ces tornades qui ont suivi de peu la Première et la Seconde Guerre mondiale, traumatismes mondiaux auxquels la crise sanitaire actuelle est souvent comparée... Mais je ne sais pas si je crois à ça. Angèle, Marka et DJ Saucisse animant la farandole sur le piétonnier le soir de la dernière vaccination en Belgique, ça oui. Mais une vraie de vraie révolution culturelle? L'apparition d'une vague qui ringardiserait tout ce qui existe aujourd'hui? Je crois surtout que c'est la nostalgie du panache qui me travaille vraiment un peu trop, là... Autant dès lors retourner à Tank Off 2.