Selma Alaoui aime les projets costauds. À la sortie de l'INSAS, en 2007, elle ose Anticlimax, un huis clos dans une famille tarée, de l'iconoclaste Autrichien Werner Schwab. En 2011, ce sera I Would Prefer Not To, d'après Bartleby de Melville et La Mère de Witkiewicz, vaste portrait -non dépourvu d'humour- sur... la mélancolie. Deux spectacles inventifs primés par la critique. Aujourd'hui, la metteuse en scène s'attaque à Apocalypse Bébé de Virginie Despentes. "J'aime son écriture, c'est une romancière que je trouve hardie. L'oeuvre est assez visionnaire d'une société anxiogène. Et j'aime quand la matière théâtrale entre en résonance avec la réalité quotidienne. Le livre est l'histoire d'une adolescente disparue, paumée, d'origine bourgeoise, qui se cherche et finit mal, et des deux détectives privées complètement hors-norme qui sont mandatées pour la retrouver. On va circuler dans différents milieux: bourgeoisie, banlieue crasse, alternatif lesbien. De l'enquête, on passe à un portrait de société tr...

Selma Alaoui aime les projets costauds. À la sortie de l'INSAS, en 2007, elle ose Anticlimax, un huis clos dans une famille tarée, de l'iconoclaste Autrichien Werner Schwab. En 2011, ce sera I Would Prefer Not To, d'après Bartleby de Melville et La Mère de Witkiewicz, vaste portrait -non dépourvu d'humour- sur... la mélancolie. Deux spectacles inventifs primés par la critique. Aujourd'hui, la metteuse en scène s'attaque à Apocalypse Bébé de Virginie Despentes. "J'aime son écriture, c'est une romancière que je trouve hardie. L'oeuvre est assez visionnaire d'une société anxiogène. Et j'aime quand la matière théâtrale entre en résonance avec la réalité quotidienne. Le livre est l'histoire d'une adolescente disparue, paumée, d'origine bourgeoise, qui se cherche et finit mal, et des deux détectives privées complètement hors-norme qui sont mandatées pour la retrouver. On va circuler dans différents milieux: bourgeoisie, banlieue crasse, alternatif lesbien. De l'enquête, on passe à un portrait de société très fin. Le récit est en décadrage par rapport aux archétypes d'héroïnes: l'amoureuse, la femme blessée, la jalouse... Un duo de femmes en milieu lesbien, ce n'est pas habituel au théâtre. Avec beaucoup d'élégance et d'amusement, Virginie Despentes montre la société autrement. Ce mouvement qui réinterroge notre regard m'intéresse. Je suis fatiguée des histoires normatives." Carburant du roman de Despentes, le féminisme s'affiche moins que dans les années 70. Une pente glissante pour Selma Alaoui. "Féministe, c'est un truc qu'on n'ose pas afficher, qui a mauvaise réputation. C'est terrible, ça! Alors que c'est juste porter une attention à l'égalité entre les hommes et les femmes. Ma conscience féministe vient aussi de quelques projets théâtraux précédents, Chiennes avec Aurore Fattier, un duo sur l'idéal féminin et ses paradoxes, et Black Tarantula de Kathy Acker. Je n'avais pas de culture particulière à la base, je m'y suis intéressée. J'ai aussi eu un enfant et c'est fascinant de voir les schémas qui se mettent en place à ce moment-là. Avoir une fille, c'est une avalanche de rose dans ta maison! S'il y a un acte politique dans mon travail, c'est celui-là: être vigilante et soigneuse sur les histoires et les signes que je renvoie." Résistante à son endroit, Selma Alaoui crée, dès sa sortie d'école, le collectif MARIEDL, avec la comédienne Emilie Maquest et la metteuse en scène Coline Struyf, qui annonce la couleur artistique: "Un langage théâtral physique, intime, qui explore les errances et les résistances de destins contemporains." Certaines racines sont peu banales. Selma Alaoui a un père marocain et une mère franco-polonaise. Milieu: classe moyenne/ouvrière. Née au Maroc, elle débarque à cinq ans en France, en région parisienne, suivra pas mal de déménagements avant d'atterrir à Amiens en Picardie -les Ch'tis, un monde en soi, voisin du Borinage. Une question nous brûle: "Alaoui", un nom difficile à porter? "Je le ressens d'autant plus maintenant. Les gens me disent: "Tiens, en fait, t'es musulmane? Raconte un peu..." Je me suis amusée de ce décalage. Tu dis ton nom puis les gens te voient: cheveux et yeux clairs. Ils en perdent leur latin. J'ai grandi dans une famille occidentale, j'ai oublié l'arabe mais je vais souvent au Maroc, où j'ai une famille très traditionnelle, et en Pologne, où ils sont assez catholiques. Entre les deux, l'immigration m'a apporté l'adaptation. Je me sens bruxelloise." Le théâtre, Selma Alaoui en fait depuis l'enfance. "C'est ce qui m'a reliée dans les nombreux endroits où on a habité. Cela me raccordait. Je me sentais bien." Pourtant, elle choisit d'étudier "Les Lettres". "Étudiante boursière, j'étais une excellente élève par nécessité, comme un point de repère dans un milieu chaotique. Tu envisages difficilement une carrière artistique quand tu viens d'un milieu qui n'a pas de fric. Mais le théâtre était ce qui m'animait." Sur les conseils d'un prof, elle finira par se lancer et réussir le concours de l'INSAS, section mise en scène... "J'ai joué beaucoup dans une espèce de double parcours", soutenue notamment par son prof Armel Roussel. Excellente comédienne, on la croise aussi dans les mises en scène de Nicolas Luçon, Anne-Cécile Vandalem, Coline Struyf, Denis Laujol, Sofie Kokaj... et au cinéma avec Vincent Lannoo, Bruno Tracq, les Dardenne... En art, Selma Alaoui puise souvent dans la marge. Pourquoi? "J'ai grandi en Picardie, c'est quand même la zone! (rires). J'ai un goût pour les cultures alternatives et la sous-culture. Je peux circuler de monuments comme Dostoïevski à Kathy Acker, plus expérimentale. Ce qui m'influence? Une vidéo postée sur le Net autant que l'art brut, l'art inconscient, avec une attirance pour l'humour corrosif. J'aime quand le théâtre rend in-tranquille."