Un manifeste pour la défense des travailleurs de la culture vient d'être publié dans le quotidien Le Soir. Il s'agit de ne pas laisser de côté les "travailleurs de la culture" dans les mesures à l'étude ou décidées pour indemniser tous les travailleurs en cette situation exceptionnelle. En premier lieu, l'effet d'un tel texte est de rappeler - voire de poser - que le monde culturel est bien porté par des travailleurs, ce qui ne va peut-être pas de soi dans le public où les motifs du talent (toujours un peu inné) et du succès public (qui le sanctionne) restent des arguments dominants au service d'une libre-concurrence cruelle mais payante selon les normes médiatiques.

Mais ce que le texte réfracte est aussi la labilité d'un monde où personne ne sait exactement - sauf à le revendiquer et donc à chercher à s'imposer dans un rapport de forces - ce que c'est qu'être artiste. Est-ce avoir déjà créé "en certaines proportions"? Est-ce avoir le statut reconnu par les pouvoirs publics? Est-ce être diplômé d'une école d'art? Est-ce être engagé dans un partenariat avec une structure théâtrale établie? Est-ce être engagé dans un projet de création financé par des moyens privés? Est-ce se produire devant un public quels que soient les moyens et les conditions de la pratique? La liste des possibilités pourrait s'allonger à l'infini. Et ce, alors même que les artistes ne voient pas toujours d'un bon oeil le nombre de personnel dit administratif engagé dans les théâtres pour assurer une vie reposant pourtant sur leurs créations. S'ils sont tous des "travailleurs de la culture", leurs conditions matérielles (rémunérations, statuts...) diffèrent profondément.

Cette labilité témoigne d'une ambivalence, héritée sans doute de l'histoire du théâtre, quant au rapport de cet art ""vivant et du vivant" avec les pouvoirs et les ordres en place depuis l'Antiquité. Entre activité privée, librement exercée, rémunérée selon les lois d'un marché et contrôle assorti de financements par les pouvoirs en place, le théâtre n'a, au fond, cessé, moins d'osciller, que de véritablement jouer (au sens sociologique de "jouer le jeu").

Or, désormais, l'État s'en mêle largement et, le subsidiant, contribue à en fixer les règles (cf. par exemple, les subsides publics liés à l'obligation d'avoir des coproducteurs et l'engagement de coproducteurs qui ne s'engagent pas toujours fermement ni très tôt). Le théâtre est aujourd'hui une institution bien structurée produisant son lot d'idéologie et de violence symbolique et, en ce sens, il ne devrait plus relever d'enjeux corporatistes mais faire l'objet de luttes politiques pour l'édiction des règles selon lesquelles il se profile et vit dans la société.

Il serait intéressant, pour la place de l'art dans la société, de veiller à ne pas les réduire à des emplois de quémandeurs obligeant certains à multiplier les lazzis devant les princes.

Dès lors, en cette période inédite où sont en jeu les formes de vie (et non pas seulement sociales), il serait peut-être intéressant de proposer aux artistes autre chose qu'un rôle de revendication bien aléatoire puisqu'au flou de la profession (le fameux statut en éternelle rediscussion) s'ajoute l'incertitude apocalyptique de notre moment historique. Mais il serait aussi intéressant, pour la place de l'art dans la société, de veiller à ne pas les réduire à des emplois de quémandeurs obligeant certains à multiplier les lazzis devant les princes. Ne peut-on attendre, au-delà des hypothétiques reports, des politiques de programmation qui inventent des espaces-temps nouveaux (par exemple, un ou des festivals pour faire rencontrer aux publics - et le pluriel est ici important - toute cette création en promesse). Une invention qui partirait délibérément du local, délaissant, au moins le temps de l'oubli, la mondialisation mortifère qui menace aujourd'hui nos vies par manque des moyens physiques d'élémentaire protection. Un réancrage qui implique la possibilité de faire circuler les oeuvres mais ne les sélectionne pas en fonction de leur capacité à circuler.

Nancy Delhalle, Professeur Études théâtrales Université de Liège

Un manifeste pour la défense des travailleurs de la culture vient d'être publié dans le quotidien Le Soir. Il s'agit de ne pas laisser de côté les "travailleurs de la culture" dans les mesures à l'étude ou décidées pour indemniser tous les travailleurs en cette situation exceptionnelle. En premier lieu, l'effet d'un tel texte est de rappeler - voire de poser - que le monde culturel est bien porté par des travailleurs, ce qui ne va peut-être pas de soi dans le public où les motifs du talent (toujours un peu inné) et du succès public (qui le sanctionne) restent des arguments dominants au service d'une libre-concurrence cruelle mais payante selon les normes médiatiques. Mais ce que le texte réfracte est aussi la labilité d'un monde où personne ne sait exactement - sauf à le revendiquer et donc à chercher à s'imposer dans un rapport de forces - ce que c'est qu'être artiste. Est-ce avoir déjà créé "en certaines proportions"? Est-ce avoir le statut reconnu par les pouvoirs publics? Est-ce être diplômé d'une école d'art? Est-ce être engagé dans un partenariat avec une structure théâtrale établie? Est-ce être engagé dans un projet de création financé par des moyens privés? Est-ce se produire devant un public quels que soient les moyens et les conditions de la pratique? La liste des possibilités pourrait s'allonger à l'infini. Et ce, alors même que les artistes ne voient pas toujours d'un bon oeil le nombre de personnel dit administratif engagé dans les théâtres pour assurer une vie reposant pourtant sur leurs créations. S'ils sont tous des "travailleurs de la culture", leurs conditions matérielles (rémunérations, statuts...) diffèrent profondément.Cette labilité témoigne d'une ambivalence, héritée sans doute de l'histoire du théâtre, quant au rapport de cet art ""vivant et du vivant" avec les pouvoirs et les ordres en place depuis l'Antiquité. Entre activité privée, librement exercée, rémunérée selon les lois d'un marché et contrôle assorti de financements par les pouvoirs en place, le théâtre n'a, au fond, cessé, moins d'osciller, que de véritablement jouer (au sens sociologique de "jouer le jeu"). Or, désormais, l'État s'en mêle largement et, le subsidiant, contribue à en fixer les règles (cf. par exemple, les subsides publics liés à l'obligation d'avoir des coproducteurs et l'engagement de coproducteurs qui ne s'engagent pas toujours fermement ni très tôt). Le théâtre est aujourd'hui une institution bien structurée produisant son lot d'idéologie et de violence symbolique et, en ce sens, il ne devrait plus relever d'enjeux corporatistes mais faire l'objet de luttes politiques pour l'édiction des règles selon lesquelles il se profile et vit dans la société. Dès lors, en cette période inédite où sont en jeu les formes de vie (et non pas seulement sociales), il serait peut-être intéressant de proposer aux artistes autre chose qu'un rôle de revendication bien aléatoire puisqu'au flou de la profession (le fameux statut en éternelle rediscussion) s'ajoute l'incertitude apocalyptique de notre moment historique. Mais il serait aussi intéressant, pour la place de l'art dans la société, de veiller à ne pas les réduire à des emplois de quémandeurs obligeant certains à multiplier les lazzis devant les princes. Ne peut-on attendre, au-delà des hypothétiques reports, des politiques de programmation qui inventent des espaces-temps nouveaux (par exemple, un ou des festivals pour faire rencontrer aux publics - et le pluriel est ici important - toute cette création en promesse). Une invention qui partirait délibérément du local, délaissant, au moins le temps de l'oubli, la mondialisation mortifère qui menace aujourd'hui nos vies par manque des moyens physiques d'élémentaire protection. Un réancrage qui implique la possibilité de faire circuler les oeuvres mais ne les sélectionne pas en fonction de leur capacité à circuler. Nancy Delhalle, Professeur Études théâtrales Université de Liège