Si Hegel voyait le destin du monde comme une onde libératoire se diffusant du centre vers la périphérie, tout porte à croire qu'il en va de même pour l'art contemporain. Longtemps pourvus d'oeillères, galeristes et institutions comprennent depuis quelques années qu'il est grand temps de décoller le regard du nombril occidental. Un vaste mouvement d'ouverture traverse les arts plastiques, bien décidé à n'épargner personne. Le coup d'envoi officiel de cet élargissement des frontières visuelles? 1989, année où le Centre Pompidou ouvrait les yeux des profanes sur la création non occidentale à l'occasion des Magiciens de la terre, exposition phare signée par Jean-Hubert Martin. Dans la foulée, à l'initiative de curateurs audacieux et de mécènes pas formatés, ce fut au tour de la Chine et de l'Inde de faire converger les regards. Plus significatif encore, la montée en puissance d'exhibitions dédiées à certaines scènes artistiques ultra-locales, à l'instar de Winnipeg, la toute petite capitale du Manitoba au Canada, un territoire isolé du reste du monde six mois par an en raison de la neige, consacrée en 2011 par la Maison Rouge à Paris.
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Si Hegel voyait le destin du monde comme une onde libératoire se diffusant du centre vers la périphérie, tout porte à croire qu'il en va de même pour l'art contemporain. Longtemps pourvus d'oeillères, galeristes et institutions comprennent depuis quelques années qu'il est grand temps de décoller le regard du nombril occidental. Un vaste mouvement d'ouverture traverse les arts plastiques, bien décidé à n'épargner personne. Le coup d'envoi officiel de cet élargissement des frontières visuelles? 1989, année où le Centre Pompidou ouvrait les yeux des profanes sur la création non occidentale à l'occasion des Magiciens de la terre, exposition phare signée par Jean-Hubert Martin. Dans la foulée, à l'initiative de curateurs audacieux et de mécènes pas formatés, ce fut au tour de la Chine et de l'Inde de faire converger les regards. Plus significatif encore, la montée en puissance d'exhibitions dédiées à certaines scènes artistiques ultra-locales, à l'instar de Winnipeg, la toute petite capitale du Manitoba au Canada, un territoire isolé du reste du monde six mois par an en raison de la neige, consacrée en 2011 par la Maison Rouge à Paris. De tout cela, Gie Coche (28 ans) et Arthur Buerms (28 ans) n'avaient jamais eu vent au moment de mettre le doigt dans l'engrenage. Plutôt que de s'en remettre à un corpus théorique, ces deux diplômés en droit spécialisés dans les questions de propriété intellectuelle ont préféré suivre leur instinct et leur inclination naturelle vers les pratiques artistiques actuelles. "C'est un peu par accident que j'ai organisé ma première exposition, explique Arthur Buerms. La soeur d'un ami avait un lieu disponible, un bâtiment du XVIe siècle à Gand. J'ai contacté deux artistes londoniens qui se sont emparés de la cave pour y loger une installation de plus de quatre tonnes d'aluminium. ça a beaucoup plu." L'événement est fondateur pour le jeune homme originaire d'Overijse, qui comprend qu'une voie s'est dessinée en lui. D'autres monstrations suivent à Anvers, à Bruxelles, puis à Berlin et en Roumanie, chaque fois avec la même réussite. Seule ombre au tableau, l'épuisante logistique à mettre en branle. Gie d'expliquer la suite: "Au moment de terminer nos études, on a eu l'envie de voyager tout en conservant cette connexion avec l'art par la découverte d'artistes. Nous voulions également rester en dehors des formats habituels que constituent la galerie ou le musée. Vu que je passais pas mal de temps à rêver sur un mode de vie alternatif de type "van life", on s'est dit pourquoi ne pas créer un lieu d'exposition itinérant." En mai 2019, le couple débarque en Nouvelle-Zélande, une destination qui les attire pour la bonne et simple raison qu'ils ne connaissent rien de sa scène artistique. Arthur et Gie enchaînent les petits boulots sur place et lancent conjointement deux crowdfundings afin de réunir l'argent nécessaire pour acheter un van et l'aménager. Hasard heureux, c'est carrément un petit camion que leur propose un backpacker tchèque désireux de rentrer au pays. "C'était une sorte de "white and black box" dont l'une des parois était constituée par notre lit replié", commente Gie. L'outil s'avère parfait, qui permet au duo de présenter seize expositions aux quatre coins de la Nouvelle-Zélande. Au total, Gie et Arthur parcourent 36.000 kilomètres. En dix mois, le tandem se crée un réseau énorme -notamment l'homme d'affaires Kent Gardner, qui ajoutera 66 oeuvres à sa collection grâce aux découvertes des deux Belges- et surtout rencontre plusieurs centaines d'artistes, un programme serré qui leur offre une vision unique de cette scène pacifique. "De 7 à 23 heures, nous ne faisions que ça, rencontrer des artistes et appréhender leur travail. Paradoxalement, la période du Covid nous a aidés. Notre camion permettait de rendre la culture accessible à un moment où toutes les structures traditionnelles étaient à l'arrêt. Nous nous invitions sur les lieux de la vie ordinaire. Du coup, les gens avaient la possibilité de voir des oeuvres en allant au supermarché", précise Arthur. Dans la foulée de cette optique démocratique et déhiérarchisée, les deux juristes ajoutent un volet performatif à leur projet. Ils sollicitent les plasticiens, connus ou émergents, afin que ceux-ci interviennent directement sur le camion. Le tout à la faveur d'une grande composition sur laquelle les styles se mêlent harmonieusement. "Aujourd'hui, ce camion qui compte 106 oeuvres différentes est une sculpture publique exposée au Connells Bay Sculpture Park, sur l'île de Waiheke, où il peut être vu par tout un chacun", ajoute Gie. De retour en Belgique, The Nomadic Art Gallery opte pour d'autres contours. Arthur et Gie occupent temporairement un ancien showroom de design, situé dans la périphérie directe de Louvain, pour donner à voir cette scène qui les a tant marqués et dont on risque d'entendre de plus en plus parler -ne serait-ce parce qu'un collectif néo-zélandais est annoncé à la prochaine Documenta de Kassel (2022). Premier épisode d'une programmation qui entend rassembler artistes de là-bas et d'ici, Hop Hip croise les sculptures baroques et ironiques du Belge Dany Tulkens avec les toiles, inspirées par une sonate de Moussorgski, de Philip Trusttum, l'un des principaux artistes expressionnistes figuratifs néo- zélandais. Il est également question des compositions hautes en couleur d'Ahsin Ahsin et des oeuvres sur papier à la fois urbaines et tribales de Marcus Hipa. Et la suite? Après deux ou trois années de sédentarité, les deux intéressés n'imaginent pas l'écrire autrement qu'en renouant avec le nomadisme, probablement avec un autre type de véhicule. Il reste que l'optique sera la même: faire connaître des scènes artistiques sous ou pas représentées. Ce dont on ne saurait trop se réjouir.