On aurait adoré ça, la rejoindre à Diano San Pietro, sur la côte ligure. Ses arguments se défendaient plutôt bien, entre un euphémique "la cuisine locale n'est pas mauvaise" et "les baleines migrent en masse pour le moment" qui ramène forcément à un certain... bleu. Seulement voilà, ce n'était pas possible. Alors, il a fallu se contenter d'un vulgaire Skype. Sur l'écran qui pixellise, son visage doux est cerné d'ondulations argentées. Sa mémoire est intacte, ses analyses éclairantes et ses réponses fulgurantes, au contraire du réseau qui traîne la patte. Qui a écrit que la vieillesse était un naufrage? À 82 ans, Elena Palumbo-Mosca, modèle d'Yves Klein, a demandé qu'on l'appelle vers 21 heures. Pas avant car elle a "un boulot de fou". Après une carrière de traductrice, elle s'applique en ce moment à adapter, de l'espagnol vers l'italien, les poèmes d'Ángeles Mora, son amie qui vient de décrocher le Premio Nacional de Poesía en Espagne. Une tâche qui requiert toute son attention et lui permet d'échapper à la trivialité du petit village transalpin où elle séjourne quand elle n'est pas à Bruxelles. "Ici, tout le monde chasse... Je suis végétarienne, tout le monde a des chiens... J'ai des chats", s'amuse-t-elle.
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On aurait adoré ça, la rejoindre à Diano San Pietro, sur la côte ligure. Ses arguments se défendaient plutôt bien, entre un euphémique "la cuisine locale n'est pas mauvaise" et "les baleines migrent en masse pour le moment" qui ramène forcément à un certain... bleu. Seulement voilà, ce n'était pas possible. Alors, il a fallu se contenter d'un vulgaire Skype. Sur l'écran qui pixellise, son visage doux est cerné d'ondulations argentées. Sa mémoire est intacte, ses analyses éclairantes et ses réponses fulgurantes, au contraire du réseau qui traîne la patte. Qui a écrit que la vieillesse était un naufrage? À 82 ans, Elena Palumbo-Mosca, modèle d'Yves Klein, a demandé qu'on l'appelle vers 21 heures. Pas avant car elle a "un boulot de fou". Après une carrière de traductrice, elle s'applique en ce moment à adapter, de l'espagnol vers l'italien, les poèmes d'Ángeles Mora, son amie qui vient de décrocher le Premio Nacional de Poesía en Espagne. Une tâche qui requiert toute son attention et lui permet d'échapper à la trivialité du petit village transalpin où elle séjourne quand elle n'est pas à Bruxelles. "Ici, tout le monde chasse... Je suis végétarienne, tout le monde a des chiens... J'ai des chats", s'amuse-t-elle. À peine le nom d'Yves Klein prononcé qu'Elena enclenche la machine à remonter le temps. "Tout a commencé par une petite annonce que j'ai fait paraître dans Nice-Matin, explique-t-elle. Pour améliorer mon français, je cherchais une place de jeune fille au pair. Parmi les réponses, j'ai retenu celle d'un jeune couple assez fauché mais très sympa. Ils étaient artistes tous les deux, l'un était peintre et l'autre s'occupait de musique contemporaine. Il s'agissait en réalité d'Arman et d'Éliane Radigue. D'emblée, le courant est passé, nous sommes devenus très proches. En leur compagnie, j'ai fait la connaissance d'Yves parce que c'était un grand ami du couple." Du haut de sa vingtaine, la jeune femme n'entend pas pour autant moisir sur la Côte d'Azur. Elle monte à Paris avec l'objectif de s'inscrire à l'IDHEC, l'école de cinéma (actuelle Fémis), et devenir metteur en scène. Tout naturellement, elle s'installe chez Yves Klein, avec qui elle s'était liée d'amitié. "À l'époque, il vivait avec Rotraut (sa future femme, NDLR) au 14 rue de la rue Campagne-Première. Je gardais l'appartement, notamment quand ils se rendaient en Allemagne pour concevoir le décor du Théâtre de Gelsenkirchen. J'avais profondément choqué Yves parce qu'un soir j'avais invité tous les membres du groupe The Jazz Messengers. Sa théorie du vide, de la pureté, n'était pas compatible avec le foisonnement qu'ils incarnaient", se rappelle-t-elle. Moins branchée arts plastiques que jazz, une passion dévorante, Elena quitte le domicile d'Yves Klein pour fréquenter la scène musicale et "la crème des intellos noirs américains" qui font les beaux jours de la capitale française. "Il y avait Dexter Gordon, Eric Dolphy, Bud Powell... Sans oublier James Baldwin", se souvient-elle avec émotion. Même s'ils fréquentent des mondes différents, Elena reste en contact avec Yves, qui pense à elle pour son concept d'Anthropométries. "J'ai participé à la performance du 9 mars 1960 qui s'est déroulée à la Galerie Internationale d'art contemporain, rue Saint-Honoré. Nous étions trois à officier devant un public choisi spécialement habillé pour l'occasion. Je suis identifiable sur le film en raison de mes lunettes noires. Ce n'était pas du tout pour que l'on ne me reconnaisse pas mais parce que je suis myope comme une taupe et qu'à l'époque ce type de lunettes était prisé par les "cool cats"", détaille l'intéressée. Le principe de ces Anthropométries de l'époque bleue? Plutôt avant-gardiste, de jeunes femmes nues s'enduisent de couleur et apposent leur corps sur un support pictural. Choquant? "C'est une dimension qui ne m'a jamais posé de problème. J'étais le désespoir de ma mère. Elle avait vu une photo de la performance relayée par un quotidien italien. L'image horizontale occupait toute la première page, c'était moi nageant dans le bleu avec mes lunettes noires. Elle m'a écrit non sans humour: "Tu ne crois pas que tu exagères un petit peu à Paris?" Cela m'a bien fait rire." Ce n'est pas pour autant qu'Elena a conscience de mettre un pied dans l'Histoire des arts plastiques. "Je faisais quelque chose qui était d'avant-garde, ça je le savais. Mais à l'époque, j'étais beaucoup plus dans le présent. Je ne me posais pas de question." Sa complicité avec Klein, "un être de grande pureté", est bien réelle. Pour preuve, ils remettent le couvert lors des réalisations d'Anthropométries au Gaz de France. "C'était en février-mars 1962, nous avons fait ces tableaux que je trouve émouvants, époustouflants. Ils associent des éléments -l'eau et le feu- avec ses trois couleurs fondamentales -bleu, or, rose." Emportée par le tourbillon des souvenirs, Elena revient sur sa relation privilégiée avec le plasticien: "Yves connaissait plein de jeunes femmes... Mais j'avais un avantage, je savais vraiment comment utiliser mon corps, je dansais dans des boîtes de nuit pour gagner de l'argent et j'avais été championne d'Italie de plongeon artistique. Quand il nous arrosait, je n'avais pas peur de l'eau froide. Il ne fallait pas être une mauviette pour faire ce boulot." Particulière était également leur logique économique: "Si j'avais besoin d'argent, je lui en demandais, mais on fonctionnait autrement: un jour c'est lui qui payait, un autre c'était moi. Il n'y avait pas de rapport d'employeur-employé."C'est peut-être quand il s'agit d'évoquer les aspects méconnus du travail d'Yves Klein qu'Elena Palumbo-Mosca est la plus loquace: "Il y a eu plusieurs malentendus avec les Anthropométries, notamment à cause de Pierre Restany. Génial, le critique avait eu cette phrase pour qualifier notre rôle dans les performances: "pinceaux vivants". Je n'ai jamais aimé cette expression. Nous n'étions pas cela, Yves ne nous a jamais traitées comme des pinceaux mais comme des collaboratrices. Cela a entraîné une réification de notre rôle de modèle." D'autres parasitages viennent compliquer la réception de l'oeuvre qui échappe de plus en plus aux intentions initiales. "Il y a eu un épisode très malheureux avec le cinéaste italien Gualtiero Jacopetti, raconte-t-elle. Ce dernier souhaitait utiliser les performances pour les intégrer à un film documentaire qu'il coréalisait. Yves a accepté, à la fois naïf et soucieux de faire connaître ses théories au monde entier. Aucune des participantes habituelles n'a accepté de rejoindre le projet, c'est donc Jacopetti lui-même qui s'en est chargé. Avec des filles sans doute ramassées sur la croisette, ils ont fait un happening lamentable, stupidement lascif. Yves a découvert le résultat, nommé Mondo Cane, à Cannes. Son travail était présenté comme un énième exemple de la dégradation humaine. Il en est sorti anéanti. Il a eu un malaise cardiaque qui, j'en suis sûre, a mené à son infarctus. À la suite de cela, les féministes américaines l'ont accusé de manipuler cyniquement l'image de la femme. Rien de plus faux." Pour montrer l'ineptie de l'accusation, Elena Palumbo-Mosca monte au créneau en proposant sa grille d'interprétation des Anthropométries: "Il a transformé la femme, objet du regard dépossédé de son image dans la culture patriarcale, en un sujet-objet opérant, c'était quelque chose d'extrêmement protéiforme. Une approche révolutionnaire à mille lieues de l'attitude de "male chauvinist pig" ("MCP", terme utilisé par les féministes des années 60, NDLR) qui avait été avancée. C'est à comprendre dans un contexte de création artistique qui s'était décliné au masculin à travers les âges. Je pense qu'Yves a voulu montrer qu'il était temps de changer de paradigme." Il y a aussi une autre dimension qui est à l'oeuvre dans ce travail selon l'intéressée: "Ces empreintes renouent avec les Vénus du Paléolithique. Yves était féru d'archéologie, il avait visité Altamira, Lascaux... Il y a la volonté d'un retour aux origines en faisant tabula rasa. Il pensait que l'on avait été le plus loin que l'on pouvait avec la représentation, comme le prouve le fait que les impressionnistes avaient commencé à prendre leurs distances avec elle. Il a proposé une alternative à cette voie sans issue sur laquelle ont été sacrifiés un Nicolas de Staël ou un Vincent Van Gogh. Une autre façon de faire de l'art..." La voix se tait de l'autre côté de l'ordinateur. Il est temps de quitter les couloirs du temps, non sans espérer se voir, en vrai, au vernissage. Enfin, si la voiture d'Elena veut bien la conduire jusqu'à Bruxelles car elle est en ce moment chez le garagiste pour cause d'embrayage défectueux. "Vous imaginez ça, j'ai participé à des tableaux qui coûtent des millions de dollars... et je n'ai pas l'argent pour m'acheter une nouvelle bagnole", raccroche-t-elle en riant. Pas la moindre amertume dans ses mots, certains souvenirs valent tout l'or du monde.