"Être un couple et parler du couple, c'est trop facile. Mais les gens qui venaient nous voir en répétition disaient que "ça transpirait l'amour". Le sujet transparaissait dans tout ce qu'on faisait."

Le couple en question est formé d'une danseuse/chorégraphe et d'un comédien. Elle, de son propre aveu, danse depuis toujours. Après une formation à la SEAD (Salzburg Experimental Academy of Dance), elle a été interprète pour la compagnie 36 37 (Eldorado), Lisbeth Gruwez (ah/ha) ou encore pour Oriane Varak (As a Mother of Fact), avant la révélation de son propre solo, le trépidant i-clit, directement nominé aux Prix de la Critique pour la saison 2017-2018 en tant que meilleur spectacle de danse.

Lui a d'abord empoché un diplôme de Master en sciences politiques à l'Institut d'études européennes avant d'entrer à l'Insas puis de débouler sur scène sous la direction d'Armel Roussel et Ariane Malka, notamment. En 2018, il fait sensation dans La Reprise, Histoire(s) du Théâtre (I), pièce coup de poing de Milo Rau retraçant l'affaire Ihsane Jarfi. Il y incarne cet homosexuel tabassé puis abandonné nu, à l'agonie, dans la région de Liège. Dans la première partie très "méta" du spectacle, il raconte aussi très honnêtement son parcours du combattant dans les castings, où il faut parfois ruser (et prétendre parler danois, par exemple) pour sortir des rôles clichés du genre "le bon pote métis". Là aussi avec à la clé une nomination aux Prix de la Critique, dans la catégorie Espoir masculin.

Ensemble depuis six ans, la Bruxelloise Mercedes Dassy, 29 ans, et le Franco-Béninois Tom Adjibi, 32 ans, ont décidé de se lancer dans une création commune, dont ils seraient à la fois les concepteurs, les interprètes et les chorégraphes/metteurs en scène. "Quand on allait voir des pièces ensemble, chaque fois, on avait le même avis artistique, on aimait les mêmes choses, retrace Tom. Très vite, on a eu une envie de création tous les deux." Les premières ébauches de cette collaboration se dessinent fin 2015, clandestinement, aux étages de l'Insas le soir après les cours. Éric De Staercke, jamais le dernier pour aider les jeunes pousses, les héberge un temps dans la cave de ses Riches-Claires. "On jouait en combi de ski, rigole Tom. J'exagère mais c'était l'hiver et il faisait vraiment froid." Mais las de se battre pour obtenir un soutien financier et des espaces pour travailler, le couple finit par jeter l'éponge et laisse le bébé au frigo. Jusqu'au coup de projecteur jeté sur eux par leurs nominations aux Prix de la Critique, qui dénoue les bourses du Théâtre de Namur. L'institution accueillera la première, ce 17 septembre, de Twyxx.

Grand chien et petit chien

À l'oreille, ce titre rappelle bien sûr les deux doigts coupe-faim, douceurs jumelles ("twins") en lesquelles le groupe Mars Incorporated a su si bien doser le chocolat, le biscuit et le caramel. De visu, c'est plus subtil: la notion de dualité-similarité s'associe au couple de chromosomes du système de détermination sexuelle. Soit une agrégation de masculin et de féminin, mais aussi ici de deux langages artistiques qui ont dû fusionner comme des barres chocolatées laissées au soleil dans leur paquet. Et l'espéranto n'a pas été si évident à trouver. "Comme la plus grande partie du processus a eu lieu avant i-clit et alors que Tom était encore à l'école, Twyxx s'est basé sur ce qu'on avait appris dans notre formation, précise Mercedes, et on avait chacun notre manière de travailler. Tom a amené des musiques et des vidéos, moi des méthodes et des images." "Par exemple, rebondit Tom, Mercedes disait: "On se met à quatre pattes et on regarde quelque chose ensemble, comme un grand chien et un petit chien." Moi je n'aurais jamais eu l'idée de faire ça. La création aurait pu faire un spectacle en soi. Les engueulades, les déchirements qu'il y a eu depuis le début, c'est quelque chose dont on s'est servi, ça a été un foisonnement d'idées pour écrire le spectacle."

Rapports de force, nécessaires concessions, frustrations et agacements, fatigue, stress, attraction/répulsion... Tout cela s'exprime sur scène sans mots, dans un spectacle intensément physique, un langage du corps qui n'est pas de la danse virtuose, mais qui n'est pas du théâtre non plus. Tom voit dans leur langage commun une filiation avec Jan Fabre, par l'intermédiaire d'une des grandes interprètes de ce dernier, Lisbeth Gruwez. "Jan Fabre a transmis une certaine manière de travailler à Lisbeth, qui a transmis une certaine manière de travailler à Mercedes", dit-il. Doit-on dès lors s'attendre dans Twyxx à un côté provoc comme héritage du chorégraphe/plasticien flamand? Quand en plus ils citent comme modèle le couple de performeurs trash Florentina Holzinger et Vincent Riebeek, on craint de devoir réserver Twyxx à un public averti. "Pas du tout, rassure Mercedes. Twyxx est pour le grand public. C'est même plus accessible que i-clit. C'est moins frontal et il n'y a pas de nudité. Il y a de l'humour aussi. Et puis ça parle à tout le monde, ça évoque des choses qu'on connaît tous avec les gens qu'on aime, qu'on soit en couple ou non."

Twyxx: du 17 au 25/09 au Théâtre de Namur, du 02 au 06/06 au Théâtre les Tanneurs à Bruxelles.