Vingt-sept janvier 2017. L'appartement-atelier de Pierre & Gilles occupe deux niveaux d'un immeuble juste au-delà du périphérique nord-est parisien. Quartier plus dürum que Chanel où le duo vit et travaille depuis 1991. On oublie vite le monde extérieur dans l'enfilade de pièces conçues entre un modèle de jardin intérieur et le grand magasin de souvenirs mondialistes: cuisine aux carrelages maures, vaste salon occupé par des livres et une réplique XXL de Batman, autel bouddhiste fleuri au maximum et puis les armées d'objets. Jusque dans les toilettes, ils sont là par centaines, avec une prédilection pour les bidules hétéroclites et les photos saisissant Pierre et Gilles sous toutes les coutures et latitudes de leur longue vie commune. Si Dieu est dans le détail, bienvenue au paradis. D'ailleurs, dans la pièce où est installée une serre -Gilles y peint les photos prises par Pierre- trône une paire d'images. On remarque celle d'une chanteuse r'n'b française guère farouche, parée d'un cuir vénéneux qu'elle s'apprête à dézipper. "N'en dis rien, c'est la couverture de son prochain album à paraître avant l'été." Pierre et Gilles mettent en scène la vie comme un théâtre infini, avec des portraits de célébrités devenus fameux -Madonna, Catherine Deneuve ou Marilyn Manson- et des dizaines d'autres, incluant un nombre élevé de garçons angéliques plus ou moins vêtus. "Des pornos stars comme des gens humbles", plongés dans des scénarios visuels corrosifs, baroques, érotiques et religieux. Il est intrigant d'en observer le laboratoire créatif, dans ce coin sans charme de proche banlieue parisienne. "On vit dans notre espace comme dans un jardin. Il y a beaucoup de choses et c'est fleuri. Mais on ne voit plus tous ces objets qui, assimilés, donnent l'impression d'être dans un univers végétal créé pour se sentir bien. L'accumulation? Elle vient de l'enfance, déjà dans ma chambre de gamin, je collectionnais, comme Pierre d'ailleurs." Gilles Blanchard est le plus grand et le plus bavard des deux. Il est né en 1953 au Havre et partage la vie de son aîné de trois ans, Pierre Commoy, depuis 1976. "On s'est rencontrés à une soirée Kenzo, précise l'autre moitié du binôme, originaire d'une petite ville de Vendée, La Roche-sur-Yon, et ça a été le coup de foudre. Mais on a quand même mis une année après notre rencontre avant de travailler ensemble."
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Vingt-sept janvier 2017. L'appartement-atelier de Pierre & Gilles occupe deux niveaux d'un immeuble juste au-delà du périphérique nord-est parisien. Quartier plus dürum que Chanel où le duo vit et travaille depuis 1991. On oublie vite le monde extérieur dans l'enfilade de pièces conçues entre un modèle de jardin intérieur et le grand magasin de souvenirs mondialistes: cuisine aux carrelages maures, vaste salon occupé par des livres et une réplique XXL de Batman, autel bouddhiste fleuri au maximum et puis les armées d'objets. Jusque dans les toilettes, ils sont là par centaines, avec une prédilection pour les bidules hétéroclites et les photos saisissant Pierre et Gilles sous toutes les coutures et latitudes de leur longue vie commune. Si Dieu est dans le détail, bienvenue au paradis. D'ailleurs, dans la pièce où est installée une serre -Gilles y peint les photos prises par Pierre- trône une paire d'images. On remarque celle d'une chanteuse r'n'b française guère farouche, parée d'un cuir vénéneux qu'elle s'apprête à dézipper. "N'en dis rien, c'est la couverture de son prochain album à paraître avant l'été." Pierre et Gilles mettent en scène la vie comme un théâtre infini, avec des portraits de célébrités devenus fameux -Madonna, Catherine Deneuve ou Marilyn Manson- et des dizaines d'autres, incluant un nombre élevé de garçons angéliques plus ou moins vêtus. "Des pornos stars comme des gens humbles", plongés dans des scénarios visuels corrosifs, baroques, érotiques et religieux. Il est intrigant d'en observer le laboratoire créatif, dans ce coin sans charme de proche banlieue parisienne. "On vit dans notre espace comme dans un jardin. Il y a beaucoup de choses et c'est fleuri. Mais on ne voit plus tous ces objets qui, assimilés, donnent l'impression d'être dans un univers végétal créé pour se sentir bien. L'accumulation? Elle vient de l'enfance, déjà dans ma chambre de gamin, je collectionnais, comme Pierre d'ailleurs." Gilles Blanchard est le plus grand et le plus bavard des deux. Il est né en 1953 au Havre et partage la vie de son aîné de trois ans, Pierre Commoy, depuis 1976. "On s'est rencontrés à une soirée Kenzo, précise l'autre moitié du binôme, originaire d'une petite ville de Vendée, La Roche-sur-Yon, et ça a été le coup de foudre. Mais on a quand même mis une année après notre rencontre avant de travailler ensemble." Les deux provinciaux débarquent séparément à Paris au début des seventies alors que la ville, encore abordable, connaît une électricité créative qui les englobe et les fascine d'emblée. Gilles: "J'avais terminé les Beaux-Arts au Havre et j'avalais toutes les expositions, les soirées, les films. Paris était un endroit très libre où l'on s'invitait assez facilement, notamment aux défilés de mode qui n'étaient pas encore barricadés." Après le bac, Pierre possède la même volonté de laisser son milieu, modeste puis plus bourgeois lorsque les parents s'installent comme opticiens. "Je voulais partir étudier à Paris mais je n'ai pas pu et me suis retrouvé dans une petite école de photo en Suisse pendant deux ans. Mes parents pensaient que je m'installerais peut-être dans une boutique à La Roche-sur-Yon." Suit un service militaire à Provins, pas très loin de Paris, où les soirées soldatesques sont longuement arrosées d'hydromel, spécialité locale. "Quand je revenais de permission, à une période où je prenais pas mal de trucs, j'oubliais fréquemment mon béret, ma casquette, donc je passais un peu de temps au trou." Gilles, lui, s'est fait volontairement réformer du service lors d'un passage au centre de recrutement de Vincennes où, histoire de pimenter sa non-candidature, il déclenche une bagarre. Homo et violent: l'armée le congédie. "Au début de notre histoire, Pierre faisait ses photos et moi mes peintures, mais je crois qu'on cherchait tous les deux un double. Les toutes premières oeuvres datées de 1977 -présentées au Musée d'Ixelles- sont des grimaces inspirées des photomatons. Un voyage au Maroc nous avait révélé des portraits de stars égyptiennes -et même de Bardot- sur des cartes postales retravaillées avec des effets d'imprimerie, presque à la Warhol. Comme on n'arrivait pas à obtenir des tirages photos avec des couleurs assez vives, je me suis mis à peindre dessus."Une descente à l'atelier au sous-sol de l'appartement expose le dispositif du tandem. D'abord, la réserve d'artefacts servant à meubler les décors où prennent place les sujets: des dizaines de cartons drôlement étiquetés, "frisette verte", "serpents peluches", "masques mous", "pistolets, matraques, flèches, couteaux, armes diverses". Pierre admet qu'une visite bruxelloise du quartier turc de la chaussée de Haecht a été fructueuse au rayon accessoires. Ceux-ci sont physiquement installés sur un plateau photo, entouré de câbles et projecteurs de tous âges. "On a un côté bricolage à la Méliès, une volonté d'illusion", lâche Pierre. Face au mannequin émasculé qui sert de doublure permanente aux sessions, un Nikon numérique. Pierre a longtemps travaillé en Mamiya 6X7 mais est récemment passé à la prise de photos digitale. Gilles: "On ne trouvait plus de polaroïds pour les essais, le choix des films devenait limité et même les tungstènes étaient difficiles à trouver. Depuis 2008, on ne fait plus de tirages sur papier argentique mais directement sur la toile que je peins ensuite, sans aucun trucage numérique." Et c'est sans doute l'aspect technique le plus bluffant de leurs images satinées: elles ne sont nullement retouchées façon Photoshop mais réalisées physiquement, avec un soin maniaque du détail, des couleurs et de la lumière. "Même le flou est millimétré, dans un processus où intervient quand même le hasard, celui qui arrive en travaillant et en débutant l'opération par un petit dessin. Histoire de se mettre tous les deux d'accord et d'éviter la confrontation entre nous, qui arrive parfois." Sur une table, le dernier arrivage: le tirage sur toile d'un jeune blond tatoué, cigarette aux lèvres lippues. La commissaire de l'expo bruxelloise, la parisienne Sophie Duplaix -conservatrice à Beaubourg-, en précise l'intention: "Le travail de Pierre et Gilles n'est pas toujours bien compris, certains ne voient que la star ou le sujet dans l'image sans penser à la manière dont ils sont traités. D'où la volonté de donner des entrées à l'expo et son titre, Clair-obscur: pour la richesse de la lumière mais aussi pour celle de la culture dans un travail de très longue haleine. Ces deux artistes abordent l'Humanité avec empathie, donnent un regard émouvant sur le monde, quels que soient les travers des individus, leurs excès. Le mot kitsch me semble complètement à côté de la plaque."Bruxelles, mardi 7 février. À l'exception de tentures mauves tendues à son embout, la grande salle du Musée d'Ixelles est encore intégralement vide. "Les tentures sur la scène, c'est un peu l'idée de recréer l'atmosphère d'un cinéma de quartier de notre enfance", explique Gilles avant que Pierre, toujours dans une dialectique Dupond-Dupont, ne précise que lui aussi "passait un temps infini devant les films". Le musée entre deux expos, c'est le spectaculaire yin du yang perçu deux semaines auparavant dans le sanctuaire parisien du duo et son nombre pharaonique d'objets. Les deux artistes viennent de commencer le grand déballage: Gilles puise dans un box en carton des personnages minuscules emballés comme les santons d'une crèche perso où le petit Jésus aurait forcément la beauté du diable. Petit flottement et demande polie: pourrais-je revenir dans une heure, à 16 heures donc? "Parce que les ouvriers du musée terminent à ce moment-là et qu'on vient à peine de commencer la mise en place." Oui, les oeuvres flamboyantes du duo s'articulent aussi autour du règlement de travail communal bruxellois. La grise pluie extérieure efface les signes bobos du quartier ixellois qui, du coup, retrouve sa sympathique gueule enfarinée des années 70. Presque provinciale, comme les villes humides de la Vendée et de la Manche où Pierre Commoy et Gilles Blanchard ont respectivement grandi. Avec un point commun d'envergure, la religion. Pierre: "Quand j'étais gamin, ma mère était obligée de faire un détour pour ne pas passer devant les églises où je voulais toujours entrer. Après m'être gravement brûlé en étant poussé par mon frère dans de l'eau bouillante prête pour le bain -la peau de mes bras s'arrachait- j'ai été persuadé que c'est la Sainte Vierge qui m'avait sauvé." Gilles, lui, a une tante bonne soeur et un frère bénédictin, jardinier au monastère de Ganagobie en Provence. D'une fratrie de neuf enfants de milieu catholique, le cadet du tandem explique comment ses croyances d'enfance se dissipent vers 18 ans et reviennent plus tard dans sa vie comme dans son travail: "J'avais rejeté la religion et puis on a voyagé en Inde avec Pierre. À travers les images chrétiennes au sud du pays, par exemple celles de sainte Thérèse de Lisieux, on a redécouvert le sentiment religieux. Cela nous a fait un choc et donné envie à la fin des années 80 de travailler sur les images religieuses."De l'image de Sébastien, saint martyr romaindu IIIe siècle, Pierre et Gilles vont tirer plusieurs créations, inspirées de la posture du jeune chrétien persécuté, telle que représentée dans une fameuse peinture de la Renaissance. La taille cintrée d'un drap, le torse nu attaché à un arbre, le corps percé d'une flèche. Image remixée par le duo en versions homo-érotiques de jeunes beaux mecs offerts en pâture à la cruauté humaine. À moins que ce ne soit le simple fruit de plaisirs dits charnels. Travail plastique et métaphorique traversé de références, celles du pop art, de Warhol ou de cet autre artiste américain, James Bidgood, aux chromos gay glamour, influence très perceptible chez les deux Français comme chez David LaChapelle. Gilles: "Refaire sainte Thérèse ou mettre un cowboy nu au milieu de peluches n'est pas de la provocation mais consiste à regarder les choses et à en être touché. Notre travail inclut du bonheur, de la mélancolie, de la douceur, des couleurs: on prend la vie par ses bons côtés et non par le trash. On est un peu des reporters du monde." D'où vient alors le sentiment de transgression qui affleure certaines images de Pierre et Gilles? Peut-être à la liberté gay ou trans de certains de leurs portraits empruntant également au sacré, sans nul doute à certaines expressions graphiques de sexes en érection, possiblement à ce télescopage de corps tatoués et de teintes enfantines, celles des artefacts ou des couleurs. Voire de mises en scène fortes comme Le triangle rose, Laurent Combes, 1993, image-hommage aux homosexuels morts dans les camps. Plus simplement, de la bio du duo. Dans l'entrée de leur appart, la première photographie, frappante, les représente torses nus collés l'un à l'autre, tatoués comme d'anciens petits communiants devenus marins... "Ces tatouages font partie de nous, si on les enlevait, on ne se reconnaîtrait plus. Ils nous rappellent aussi certains voyages et moments de notre vie", précise Pierre. Pendant 25 ans, le couple a pratiqué le jusqu'au bout de la nuit: jusqu'à la fin du dernier millénaire, Pierre et Gilles font la bringue, prennent des drogues autres que la fumette et carbonisent la vie dans le sillon dévastateur des années sida. Ce "cancer gay affolant qui décime comme une guerre" les amis du couple et les autres, alors qu'aucun médicament ne permet encore d'y survivre: "Beaucoup d'amis sont morts et beaucoup ont été accros aux drogues. Nous, on s'est protégés parce qu'on était ensemble. Le travail et l'instinct de survie nous ont sauvés." Tout cela intègre l'ADN de ce qui constitue, plus qu'il n'y parait, une synthèse d'époque au-delà des promesses d'Eden. "Même s'il ne plaît pas à tout le monde, notre travail est abordable, conclut Pierre. Des gens nous écrivent en nous disant que nos images ont pu les aider à certaines périodes de leur vie, des prisonniers russes, de jeunes gays. On est regardés par toutes les générations, par tous les âges, avec l'envie d'être proches d'un art populaire qui brasse races et religions. D'avoir ce sentiment comme quand on arrive pour la première fois dans une ville et qu'on y est émerveillé par les néons et les choses de pacotille, d'avoir une sorte de sensibilité d'enfant vis-à-vis du monde. Tout nous intéresse, tout nous porte. Nous, on ne construit pas de murs." CLAIR-OBSCUR AU MUSÉE D'IXELLES, 71 RUE JEAN VAN VOLSEM À 1050 BRUXELLES, DU 16/02 AU 14/05, WWW.MUSEEDIXELLES.IRISNET.BE