Les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Au contraire : chacune d'elles s'emploie à minutieusement gommer tout ce en quoi la précédente a cru. Il en va de même avec les différents mouvements artistiques qui ne se font pas de cadeaux à travers le temps. Lorsqu'en 1967, Richard Long (1945, Bristol) signe ses premières oeuvres, c'est à coups de marteau qu'il s'en prend au consumérisme ambiant qui a fourni au pop art son carburant. Revenu de l'abondance et de la surconsommation, cet étudiant de la Saint Martin's School of Art and Design de Londres perçoit toute nouvelle création comme un "encombrant fétiche mercantile". Il est pris de nausée devant le plastique, la tôle, le carton ou les laques industrielles qui composent la palette en toc des Young Contemporaries, à savoir cette génération d'artistes du début des années 1960 dont le travail est infusé au confort matériel et à la culture urbaine. Le marché de l'art le débecte tout autant, il crache sur cette foire aux vanités gonflée à l'ego et déconnectée du réel.
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Les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Au contraire : chacune d'elles s'emploie à minutieusement gommer tout ce en quoi la précédente a cru. Il en va de même avec les différents mouvements artistiques qui ne se font pas de cadeaux à travers le temps. Lorsqu'en 1967, Richard Long (1945, Bristol) signe ses premières oeuvres, c'est à coups de marteau qu'il s'en prend au consumérisme ambiant qui a fourni au pop art son carburant. Revenu de l'abondance et de la surconsommation, cet étudiant de la Saint Martin's School of Art and Design de Londres perçoit toute nouvelle création comme un "encombrant fétiche mercantile". Il est pris de nausée devant le plastique, la tôle, le carton ou les laques industrielles qui composent la palette en toc des Young Contemporaries, à savoir cette génération d'artistes du début des années 1960 dont le travail est infusé au confort matériel et à la culture urbaine. Le marché de l'art le débecte tout autant, il crache sur cette foire aux vanités gonflée à l'ego et déconnectée du réel. Face à ce monde hostile, Richard Long va prendre ses jambes à son cou. Littéralement. Il va faire de la marche un axe fort de sa pratique. Dès ses débuts, il se met à voyager sur tous les continents. Un sac à dos, un tapis de sol spartiate, une paire de chaussures taillées pour avaler les kilomètres... L'homme adopte un mode de vie austère et frugal. Ce qui l'intéresse ? Se calquer sur la nature. Renouer avec d'anciens calendriers en prise sur d'autres cosmogonies, épouser des rythmes différents tout autant que s'imprégner de la magie chtonienne de sites fréquentés par des civilisations ancestrales. Il ambitionne de passer par-dessus la ville pour se fondre dans l'environnement. Au fil de ses pérégrinations, le plasticien opère des transformations douces du paysage, déplaçant ici des pierres, là des branches, ailleurs des feuillages. Il signe aussi des cercles de pierres, pleins ou évidés, tels que Dartmour circle, along a two day walk réalisé en 1992. Sur Internet, plusieurs courts extraits d'un film (Stones and Flies, Richard Long in the Sahara) permettent de le voir à l'oeuvre. Ainsi de cette séquence où il élabore patiemment A Line Made by Walking, une ligne dans le désert se dessinant à même le sol à force d'allers et retours. Le tout effectué en traînant lourdement les pieds dans la plus grande solitude et le plus pénétrant silence. "Avons-nous le droit de laisser se diluer, dans une culture mondiale qui représente de plus en plus le triomphe de la monotonie, des groupes humains dont il serait pour nous-mêmes profitable de sauvegarder au moins l'image?" écrivait en 1974 André Leroi-Gourhan dans un article du journal Le Monde intitulé Plaidoyer pour une discipline inutile, la science de l'homme. Avec Richard Long, c'est bien de cela qu'il s'agit : fournir des représentations archétypales qui laissent entrevoir, si pas un "groupe humain", au moins un autre rapport au monde. Un rapport d'ordre symbolique et contemplatif se situant au-delà de l'instrumentalisation. Son travail in situ se présente comme une profession de foi envisageant le paysage non pas comme une toile de fond mais comme le lieu d'une expérience. Long a toujours revendiqué la volonté d'exhumer l'esprit des lieux, une notion qui renvoie à l'animisme des origines. Sans que le plasticien y fasse lui-même référence, il est difficile de ne pas faire référence au philosophe Martin Heidegger et à ses textes sur "l'arraisonnement de l'Etre", cette vision du monde qui envisage uniquement le réel comme ressource d'énergies ou de matériaux soumis à la maîtrise scientifique et technique. Soit une représentation d'une nature "sommée" de fournir ce dont l'homme a besoin. A l'heure où il est question de ralentir le rythme, voire de décroître, et de limiter l'impact de notre passage sur terre, le travail de celui qui a remporté le Turner Prize en 1989 (avec l'oeuvre White Water Line) fait sérieusement écho aux aspirations des contemporains. Ephémères par essence, dans la mesure où ils sont immanquablement réabsorbés par l'environnement, ses agencements trouvent néanmoins un prolongement sous nos latitudes à la faveur d'expositions poétiques relevant en partie du "carnet de voyage" à sa manière. Circonstanciés, photographiés et cartographiés, ces "états des lieux" se veulent aussi minimalistes que conceptuels. Préparée pendant quatre ans, la proposition monographique de la fondation CAB de Bruxelles donne à voir plusieurs axes de la pratique de l'intéressé qui ne délègue sous aucun prétexte la scénographie à un quelconque intervenant extérieur. L'aspect le plus spectaculaire est fourni par ses fameuses sculptures en pierre dont la provenance est soulignée comme cruciale. C'est qu'il y a toujours le souvenir d'un certain lieu, d'une promenade particulière qui est attaché au matériau présenté, qu'il s'agisse d'ardoise, de bois ou de terre. Dialoguant avec les contours Art déco du lieu, on pointe le lumineux cercle en pierres blanches que Long a conçu tout spécialement pour l'occasion. Cette oeuvre in situ qui constitue le coeur de l'exposition est flanquée de deux autres installations minimalistes, Münsterland Stones et Flint Cross, qui ne sont pas sans évoquer les alignements de mégalithes et les rites associés. "Ses sculptures expriment le contraste entre l'excentricité des formes incontrôlables et inégales propres à la nature et la rigidité des formes géométriques conçues par l'être humain... il cherche en permanence l'équilibre entre ces deux modèles", précise Eléonore de Sadeleer du CAB. A côté de ces créations très marquées land art, on découvre les photographies radicales de Long, très souvent des géométries opérées par la nature, ainsi que ses textes coupés à la lame de rasoir. Comme cette balade de huit jours du Cornwall à l'Oxfordshire qu'il résume en énumérant les différents types de cailloux croisés sur le chemin : slate (ardoise), granite, sandstone (grès), limestone (calcaire), chalk (craie). Enfin, il ne faut pas rater les Hand Prints, dessins réalisés à la main avec la boue du fleuve Avon. Situées au croisement de la pierre et de l'eau, donc de la sculpture et de la peinture, ces empreintes émeuvent en ce qu'elles renvoient à l'aube de la création artistique. Un moment fondateur du rapport au monde dont nous ne devrions jamais être amnésiques.