Au commencement était le dessin. Qu'il soit question d'art pariétal ou de souvenirs d'enfance, cette pratique nous ramène sans cesse aux origines. Alors qu'on la sait oublieuse, il est étonnant de constater que notre époque n'a pas tiré un trait sur ce qui pourrait sembler un archaïsme au regard de la puissance des images en mouvement par exemple, ou de la monumentalité des installations telles que les conçoivent les stars du marché. Loin de disparaître broyé sous les roues de la technologie, le dessin contemporain est au contraire célébré aux quatre coins de la planète. Mieux, tout se passe comme s'il s'autonomisait, comme si son destin était de vivre sa vie à l'écart du reste de la création plastique actuelle. Pour en décortiquer les ressorts, on donne la parole à l'actuelle directrice du musée des beaux-arts de Gand (MSK) Catherine de Zegher. Membre du comité de sélection d'Art on Paper et ancienne curatrice du Drawing Center de New York, elle remonte aux sources de l'engouement actuel. Selon l'intéressée, c'est à la fin des années 1960 que les plasticiens américains et européens se sont réappropriés ce média indépendamment des autres disciplines. "L'idée mise en avant à l'époque, c'est que tout ce qui faisait valoir une ligne relevait du dessin. Et la ligne est incontestablement l'élément central autour duquel s'articule la création plastique au xxe siècle. Des figures clés comme Robert Ryman ou Eva Hesse ont bien compris cela. Pour sonder le potentiel du dessin et en mesurer tous les e...

Au commencement était le dessin. Qu'il soit question d'art pariétal ou de souvenirs d'enfance, cette pratique nous ramène sans cesse aux origines. Alors qu'on la sait oublieuse, il est étonnant de constater que notre époque n'a pas tiré un trait sur ce qui pourrait sembler un archaïsme au regard de la puissance des images en mouvement par exemple, ou de la monumentalité des installations telles que les conçoivent les stars du marché. Loin de disparaître broyé sous les roues de la technologie, le dessin contemporain est au contraire célébré aux quatre coins de la planète. Mieux, tout se passe comme s'il s'autonomisait, comme si son destin était de vivre sa vie à l'écart du reste de la création plastique actuelle. Pour en décortiquer les ressorts, on donne la parole à l'actuelle directrice du musée des beaux-arts de Gand (MSK) Catherine de Zegher. Membre du comité de sélection d'Art on Paper et ancienne curatrice du Drawing Center de New York, elle remonte aux sources de l'engouement actuel. Selon l'intéressée, c'est à la fin des années 1960 que les plasticiens américains et européens se sont réappropriés ce média indépendamment des autres disciplines. "L'idée mise en avant à l'époque, c'est que tout ce qui faisait valoir une ligne relevait du dessin. Et la ligne est incontestablement l'élément central autour duquel s'articule la création plastique au xxe siècle. Des figures clés comme Robert Ryman ou Eva Hesse ont bien compris cela. Pour sonder le potentiel du dessin et en mesurer tous les enjeux, les artistes se sont battus pour que le Drawing Center ouvre en 1977.""Quand on voit le nombre d'événements qui sont dédiés au dessin et que de nombreux musées lui consacrent des départements entiers, on est en droit de se dire que ce programme a réussi au-delà des espérances. Il reste que, dans la pratique, les artistes n'isolent pas le dessin du reste de leur oeuvre, il s'agit d'un geste libre difficile à circonscrire. En un sens, on peut dire que Pollock dessinait avant tout, tant on retrouve chez lui cette liberté de la main. Il faut bien comprendre que c'est le marché ou les institutions qui ont davantage intérêt à segmenter la création", avance cette spécialiste belge qui a consigné l'aventure formelle de la ligne à travers une exposition au MoMA en 2011 ainsi que dans l'ouvrage On Line: Drawing Through the Twentieth Century. Pour expliquer le succès du genre dont elle se proclame "grande admiratrice", Catherine de Zegher invoque un "geste essentiel, primordial". Elle précise: "Dessiner, c'est faire un geste vers l'extérieur. Quand l'enfant sollicite sa mère et qu'elle lui donne un crayon, il peut enfin adresser une réponse au monde, il a la possibilité d'accéder à l'indépendance. En traçant des lignes sur le papier, il entre en relation avec les autres. Cette réponse qui lie intérieur et extérieur va l'engager dans un rapport de responsabilité à l'égard d'autrui." Qu'en est-il de la réalité de terrain du dessin contemporain? Est-elle aussi flamboyante que le marché le laisse supposer? Professeur de dessin, Denis De Rudder livre l'équation de la filière dans le cadre de L'Ecole nationale supérieure des arts visuels de La Cambre, à Bruxelles, où il officie: "La section attire son lot d'élèves, elle a son petit succès. Chaque année dans la section dessin, nous retenons dix élèves sur trente-cinq candidatures. Au bout du cursus, on peut considérer qu'il y a grosso modo cinq étudiants diplômés. Parmi eux, trois continueront à faire de l'art et... un seul restera fidèle au dessin. Il est à noter que de nombreux élèves viennent de France, où l'intérêt pour le dessin a débuté avant la Belgique." Pour ce qui est des sollicitations des institutions et du marché, l'intéressé se montre philosophe: "Que le dessin soit mis à l'honneur est une bonne chose. Cela dit, c'est une sorte de serpent de mer qui montre régulièrement le bout de sa queue. On a déjà connu cela à la fin des années 1970, l'art sortait du conceptualisme et valorisait les métiers de la main. C'est à ce moment-là qu'ont été créés les ateliers de dessin de La Cambre et de l'Arba, qui n'existaient pas auparavant. Mais ce qui se passe aujourd'hui s'apparente davantage à une lame de fond." Quand on l'interroge sur la popularité du genre auprès de ses étudiants, Denis De Rudder évite la facilité: "On dégaine souvent trop vite l'argument selon lequel il s'agirait d'un mode d'expression simple et direct qui apparaît comme rassurant quand la technologie envahit nos vies. La réalité est autre, je constate que beaucoup d'élèves se plaisent à inclure le dessin dans des dispositifs multimédias. La pluridisciplinarité et le caractère hybride sont des axes forts du marché. En revanche, ce qui est certain, c'est que d'un point de vue commercial le dessin est une voie royale, souvent pas trop chère, pour les amateurs qui se lancent dans l'aventure d'une collection. Pour quelques centaines d'euros, il est possible d'acquérir une oeuvre originale... Et ce, même si ces prix ne sont pas toujours justifiés au regard du temps consacré à sa réalisation par les artistes." Membre du comité de sélection d'Art on Paper, mais également propriétaire d'Eté 78, un lieu d'exposition qui ne répond pas à la logique commerciale, Olivier Gevart est un passionné de dessin contemporain. Egalement collectionneur, il dévoile une facette de la fascination exercée par l'oeuvre dessinée: "Je ne traque pas systématiquement les dessins, mais ils occupent une partie significative de ma collection. Parmi les pièces, il y a des croquis préparatoires ou des dessins d'instruction de l'artiste autrichien Erwin Wurm. Ceux-ci condensent tout particulièrement ce qu'apporte cette sorte d'oeuvre: la proximité particulière qu'elle crée. Il y a quelque chose d'immédiat, de spontané dans le dessin. Attention, cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'y ait pas de sophistication. J'en veux pour preuve la dernière Documenta (NDLR: grand rendez-vous quinquennal de l'art contemporain à Kassel, en Allemagne), qui regorge d'oeuvres sur papier dont certaines sont très recherchées. Recherchées mais pas maniérées."Laissant s'exprimer le collectionneur qui est en lui, Olivier Gevart pointe le format idéal d'Arton Paper. "Dès le départ, le salon s'est affiché à taille humaine: 25 galeries et pas plus. Ces dimensions favorisent la lisibilité de l'événement. C'est d'autant plus vrai que c'est une formule "solo show" qui a été retenue, c'est-à-dire un galeriste présente un artiste. Il n'y a rien de tel pour favoriser la découverte. C'est tout le contraire d'une manifestation comme Art Brussels, où il faut vraiment savoir ce que l'on vient chercher pour ne pas être saturé", précise-t-il. A cela, on ajoutera le caractère international de l'événement qui fait place à des galeries des quatre coins du monde, du Royaume-Uni à l'Allemagne, en passant par la Corée et le Japon. Que retenir de l'instantané proposé? Un top 3 constitué sans hésiter du travail du Belge Johan de Wilde, présenté par la galerie anversoise Sofie Van De Velde. Soit des dessins que l'on dirait tout droit sortis d'une "d'imprimante humaine" qui fonctionnerait par couches et lignes. On pointe également les personnages constructivistes de Dirk Zoete (galerie Maurits van de Laar) et les paysages géométriques de Pier Vittorio Aureli (Betts Project).