Aproximité de la mairie, sur les hauteurs de la ville, bien au-dessus des rives du Douro, se dresse la façade Art déco du Teatro Rivoli, l'une des deux salles du théâtre municipal de Porto. Rui Moreira, homme politique sans parti qui créa la surprise en étant élu maire en 2013, avait inscrit dans son projet électoral la réouverture de ce lieu laissé à l'abandon. Une fois aux manettes de la ville, Moreira a tenu promesse et a confié le pilotage du théâtre à Tiago Guedes. Un ancien danseur et chorégraphe. Un choix significatif, qui misait sur une discipline artistique faisant fi de toutes les frontières et dès lors capable de faire rayonner le pays à l'international. "Depuis six ans, on accorde beaucoup d'importance à la danse à Porto, confirme Tiago Guedes. On reçoit 1,5 million d'euros par an pour la danse contemporaine. Avant, à Porto, il n'existait rien. Cet investissement a doublé les possibilités pour la danse au Portugal. On le sent avec les nouvelles générations d'artistes, qui commencent à s'installer à Porto alors qu'avant, ils vivaient tous à Lisbonne."
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Aproximité de la mairie, sur les hauteurs de la ville, bien au-dessus des rives du Douro, se dresse la façade Art déco du Teatro Rivoli, l'une des deux salles du théâtre municipal de Porto. Rui Moreira, homme politique sans parti qui créa la surprise en étant élu maire en 2013, avait inscrit dans son projet électoral la réouverture de ce lieu laissé à l'abandon. Une fois aux manettes de la ville, Moreira a tenu promesse et a confié le pilotage du théâtre à Tiago Guedes. Un ancien danseur et chorégraphe. Un choix significatif, qui misait sur une discipline artistique faisant fi de toutes les frontières et dès lors capable de faire rayonner le pays à l'international. "Depuis six ans, on accorde beaucoup d'importance à la danse à Porto, confirme Tiago Guedes. On reçoit 1,5 million d'euros par an pour la danse contemporaine. Avant, à Porto, il n'existait rien. Cet investissement a doublé les possibilités pour la danse au Portugal. On le sent avec les nouvelles générations d'artistes, qui commencent à s'installer à Porto alors qu'avant, ils vivaient tous à Lisbonne." Comme une illustration de cette transhumance, en ce soir de début janvier, le Rivoli accueille une compagnie lisboète. Et pas n'importe laquelle. La Companhia nacional de Bailado (le Ballet national, implanté dans le quartier construit pour l'Exposition universelle de 1998). Fondée en 1977, dédiée à l'origine à la danse classique, elle s'est progressivement ouverte aux autres styles et a trouvé un nouvel élan il y a presque deux ans avec l'arrivée de l'énergique Sofia Campos à la direction artistique. Pour cette ancienne danseuse (notamment pour Tiago Guedes) et productrice de spectacles, le défi est de taille: il s'agit de gérer une troupe d'une soixantaine de danseurs permanents, portugais et étrangers, dont un tiers, dépassant l'âge de 50 ans (les contrats vont jusqu'à 55 ans, alors qu'à l'Opéra de Paris, les danseurs sont retraités à 40 ans), n'est plus en mesure de danser, à travers des saisons où se mêlent les pièces du répertoire, du classique au contemporain, de nouvelles créations et un volet pédagogique. Pour l'heure, c'est l'axe du répertoire qui est à l'honneur avec un programme de trois pièces du chorégraphe néerlandais Hans van Manen, 87 ans, présenté en ouverture du festival Pays de danses (1). Sofia Campos a sélectionné Adagio Hammerklavier, pièce néoclassique créée en 1973, must du genre, faisant évoluer trois couples sur le troisième mouvement de la Sonate "Hammerklavier" n° 29 de Beethoven. La suite de la soirée composée est plus surprenante, avec des oeuvres moins connues: Short Cut (1999), où les trois interprètes féminines se succédant au bras du même homme sortent du classique pur pour aller vers les danses de salon (le tango en particulier), et, dans une voie plus pop, pas si loin des face-à-face de West Side Story, In the Future (1986), pour douze danseurs bicolores, tourbillon propulsé par la musique de David Byrne, leader des Talking Heads. Des pièces en tout point fidèles à leur original, le Ballet national accomplissant ici sa mission de "musée vivant de la danse". Avec quelque 200 pièces à son répertoire, la Companhia nacional de Bailado propose aussi cette saison Chronicle, de Martha Graham (1936), et la célèbre Table verte, de Kurt Jooss (1932). Ainsi se transmet la mémoire de la danse. C'est un scoop livré par Sofia Campos: après la collaboration avec Hans van Manen, le Ballet national travaillera sur une nouvelle création avec le jeune Marco da Silva Ferreira. Un des pivots de la nouvelle génération de chorégraphes au Portugal qui confirme que l'explosion des Vera Montero, João Fiadeiro, Clara Andermatt et autre Francisco Camacho n'était pas qu'un feu de paille. Le parcours de Marco da Silva Ferreira s'avère tout à fait atypique. Champion de natation, il se forme d'abord à différents styles de danses urbaines avant de se présenter en 2010 au concours Achas que sabes dançar?, la version portugaise de So You Think You Can Dance? Une émission dont il sort grand gagnant. La télévision lui fait des propositions de collaboration, qu'il décline. Il choisit de suivre des cours de danse contemporaine et commence une carrière de chorégraphe. Une trajectoire qui, chez nous, rappelle fortement celle de Sidi Larbi Cherkaoui, qui s'est initié à la danse à travers les clips vidéo et a presté pour la télévision avant d'entrer à Parts, l'école d'Anne Teresa De Keersmaeker. Au festival Pays de danses, Marco da Silva Ferreira présentera Brother (2), une pièce de 2017 qui rassemble des interprètes aux styles divers, unifiés par un même masque de maquillage jaune et une même énergie partagée. "Le point de départ de Brother a été la fascination pour le fait de ne pas connaître un certain style, ou un certain type de culture, mais de m'y reconnaître tout de même de manière empathique, explique le chorégraphe. Je peux me connecter avec un corps d'une autre époque ou d'un endroit où je ne suis jamais allé, parce que certaines caractéristiques sont les mêmes, la condition humaine est la même, les questions existentielles sont les mêmes." Et pour Marco da Silva Ferreira, le point commun entre les différents styles de danse qu'il fusionne en un nouveau langage, c'est leur origine africaine, ou afrodescendante. Brother est en effet sous-tendu par le kuduro, danse originaire d'Angola qui est aussi un style musical (avec Buraka Som Sistema comme ambassadeur le plus fameux), le pantsula, né dans les townships d'Afrique du Sud, à Soweto en particulier, ou encore le voguing, développé dans les années 1970 par les communautés gay et trans des quartiers afro-américains de New York. Des danses qui, aussi, ont constitué une sorte d'empowerment pour ceux qui les pratiquaient, une manière d'affirmation de soi, presque un outil politique. Au début du XVe siècle, le roi Jean Ier amorçait l'extension territoriale du Portugal avec la conquête de Ceuta. Jusqu'au XXe siècle, le pays deviendra un empire s'étendant sur tous les continents. Aujourd'hui, la "conquête" se fait dans l'autre sens, et notamment par la danse. "Comme la France, le Portugal est un pays colonisateur qui a connu un retour des habitants des anciennes colonies", lance Anaísa Lopes, alias Piny, doublement présente au festival liégeois, en tant qu'interprète de Brother et en tant que chorégraphe et soliste de HIP, a Pussy Point of View (3). "Mon père est portugais et ma mère est noire, explique-t-elle. Mes parents sont venus d'Angola après 1975, avant la guerre civile. Toute une génération est arrivée au Portugal dans les années 1970 et 1980 en provenance du Cap-Vert, d'Angola, du Mozambique, de Guinée-Bissau... Moi, je fais partie de la deuxième génération, qui a grandi dans la banlieue de Lisbonne. L'art qui se développe maintenant est un mélange de tout ça, un mélange d'Europe et d'Afrique." Dans un certain pan de la danse contemporaine portugaise se fait donc ressentir l'influence directe du kuduro déjà cité, de la samba brésilienne, du funana cap- verdien, de la kizomba angolaise... Régulièrement présente sur les scènes belges, la flamboyante Marlene Monteiro Freitas, basée à Lisbonne mais née au Cap-Vert, est l'une des figures de proue de cette nouvelle vague de chorégraphes "afro-portugais". Pour son solo créé à la demande de Tiago Guedes (au Portugal, tout se tient, semble-t-il), Piny, qui a commencé sa formation par... la danse orientale avant de se frotter aux styles urbains comme le break dance, le voguing, le waacking et la house, s'est concentrée sur une zone du corps féminin surchargée symboliquement: les hanches, hyperprésentes dans toute une série de danses traditionnelles à travers le monde. "Pour ce solo, l'idée n'était pas tellement de frimer avec ma technique mais d'utiliser les mouvements pour parler de quelque chose d'important, en l'occurrence la place de la femme, son manque de liberté dans certaines parties du monde, son objectification, mais aussi pour parler du plaisir féminin et des tabous liés au vagin, à la vulve. Les hanches, c'est aussi lié aux Kardashian, à l'obsession des chanteuses brésiliennes autour de la taille de leurs fesses, des méthodes des femmes africaines pour avoir des fesses plus rebondies et ainsi séduire les hommes et se marier..." Un solo, on l'aura compris, réservé aux spectateurs avertis. Le festival Pays de danses propose un autre solo en provenance du Portugal, Dream Is the Dreamer, de Catarina Miranda (4). Le parcours de cette jeune chorégraphe a intimement entremêlé la danse et les arts plastiques, et cela se voit dans ce qu'elle crée. "Hallucination de science-fiction" puisant aussi bien dans 2001: Odyssée de l'espace et Apocalypse Now, Dream Is the Dreamer produit des images puissantes avec presque rien: un corps, des mots et trois sacs en plastique. Catarina Miranda en a confié l'interprétation à André Cabral (qui a déjà dansé avec Piny pour Marco da Silva Ferreira, tout se tient on vous dit), lui aussi fruit des brassages entre Afrique et Europe (il est d'origine angolaise) et lui aussi formé initialement aux danses urbaines. La contamination de l'énergie de la rue et des clubs vers les scènes semble donc aller bon train au Portugal. "A ce niveau, nous sommes trente ans en retard sur d'autres pays", souligne malicieusement Piny. En France, par exemple, les percées dans les théâtres français des hip-hopeurs Mourad Merzouki et Kader Attou datent de la fin des années 1980. Mais mieux vaut tard que jamais. On ne boudera pas son plaisir.