"Regardez: deux yeux, une bouche, un masque... On dirait un visage." L'Amour nu, un film réalisé par Yannick Bellon en 1981, n'est pas resté comme un grand moment de cinéma. On retiendrait pourtant volontiers la réplique à l'heure d'évoquer l'oeuvre de Jean-Michel Folon. Le plasticien y incarne Simon, un océanographe qui a rencontré Claire (Marlène Jobert), une jeune femme atteinte d'un cancer du sein. Au sortir de l'un de ces beaux passages couverts comme Paris en abrite quelques-uns, Simon-Folon exhume un interrupteur d'une poubelle, un dérisoire présent qu'il tend à la femme qu'il aime. L'absence de prétention du cadeau invite à la confidence: Claire avouera voir aussi des visages partout - dans un nuage, dans une plaque d'é...

"Regardez: deux yeux, une bouche, un masque... On dirait un visage." L'Amour nu, un film réalisé par Yannick Bellon en 1981, n'est pas resté comme un grand moment de cinéma. On retiendrait pourtant volontiers la réplique à l'heure d'évoquer l'oeuvre de Jean-Michel Folon. Le plasticien y incarne Simon, un océanographe qui a rencontré Claire (Marlène Jobert), une jeune femme atteinte d'un cancer du sein. Au sortir de l'un de ces beaux passages couverts comme Paris en abrite quelques-uns, Simon-Folon exhume un interrupteur d'une poubelle, un dérisoire présent qu'il tend à la femme qu'il aime. L'absence de prétention du cadeau invite à la confidence: Claire avouera voir aussi des visages partout - dans un nuage, dans une plaque d'égout, sur la calandre d'une voiture. Tel est le regard des artistes, dépositaires ou non d'une oeuvre: ils sont ceux qui perçoivent le monde autrement, qui donnent à voir ce à côté de quoi les autres passent sans s'arrêter... On ignore si c'est Folon lui-même qui a soufflé la réplique à la réalisatrice française, mais ce qui est certain, c'est que la posture est révélatrice de deux obsessions majeures du plasticien belge disparu en 2005. D'abord, la paréidolie: un terme psychologique qui exprime "la tendance du cerveau à créer du sens par l'assimilation de formes aléatoires à des formes référencées". Pour l'esprit gagné par ce phénomène, il peut être question de reconnaître un faciès au détour d'un objet du quotidien, un oiseau dans une tâche d'encre ou même une voix humaine dans un bruit. Cette possibilité d'identifier une structure humaine au sein d'un monde désincarné taraudait celui qui fut l'ami de César, Arman ou Milton Glaser. Ensuite, c'est le goût de l'accumulation, déniché à même les rebuts de la société de consommation, que suggère la courte séquence. Folon était de ceux dont les yeux traînaient sans cesse à la recherche de l'un de ces petits riens dont l'insignifiance trouverait une place de choix dans son atelier. Ces deux axes qui ont structuré le regard du peintre et sculpteur belge et fourni la moelle épinière de son travail se révèlent tout particulièrement au travers de son usage de la photographie, aujourd'hui au coeur d'une exposition dédiée au sein de sa fondation. Stéphanie Angelroth, directrice de la fondation Folon, explique: "Folon ne se considérait pas comme un photographe mais il avait souvent un appareil avec lui. Les images qu'il a prises permettent de comprendre son oeuvre, elles livrent les rythmes, les lignes et les contours qui construisent ses représentations." L'accrochage Folon Photos Graphiques consiste en une sélection cohérente de 250 images de l'intéressé, puisées à même un corpus de 800 clichés. C'est tant la grammaire formelle que la pensée visuelle de l'artiste qui sont déroulées au fil d'une scénographie léchée répartie en un envoûtant pan projeté et une partie plus classiquement accrochée au mur. Le tout est découpé en différentes thématiques : les voyages, les routes, les artistes et leurs ateliers (Alechinsky, Morandi, Hockney...), les portraits intimistes de Folon (Sieff, Lartigue, Cartier-Bresson...), voire les connivences (Max Ernst, Woody Allen, Marthe Keller...). Mais c'est, peut-être, le goût de la signalisation routière (surtout les flèches) qui marque l'oeil et témoigne de ce fameux "rétrécissement humain" décrit par l'écrivain Philippe Garnier dans la préface du catalogue accompagnant l'événement. Chez Folon, les flèches perdent certes l'homme moderne, devenu ce touchant "citadin égaré", mais non sans lui promettre un lumineux ailleurs.