C'est comme si les plombs avaient sauté. Tout à coup, la grande salle du Théâtre national est plongée dans le noir, duquel se détachent les loupiotes rouges des casques audio. Chaque spectateur s'en est vu confier un avant le début des hostilités, avec comme consigne de le porter durant toute la durée de la pièce. Un dispositif "à la Murgia", qui n'étonne désormais plus personne, mais attise la curiosité d'une salle bien remplie.
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C'est comme si les plombs avaient sauté. Tout à coup, la grande salle du Théâtre national est plongée dans le noir, duquel se détachent les loupiotes rouges des casques audio. Chaque spectateur s'en est vu confier un avant le début des hostilités, avec comme consigne de le porter durant toute la durée de la pièce. Un dispositif "à la Murgia", qui n'étonne désormais plus personne, mais attise la curiosité d'une salle bien remplie.Elle l'avait déjà été quelques heures plus tôt, quand un communiqué émanant du National était tombé. "L'acte théâtral est un geste fort. Une preuve s'il en est: La Mémoire des arbres (...) voit à son grand étonnement son sujet traité sur l'une des plus grandes chaînes de TV russes", pouvait-on y lire. "Au vu de la traduction qui nous a été proposée, il semblerait que les infos développées dans le spectacle soient décriées dans le reportage en question. En bref, notre démarche est assimilée ni plus ni moins à de la désinformation. Un 'fake' pour employer un terme très actuel." Tout de même, la tête de Fabrice Murgia -- directeur du théâtre et metteur en scène de la pièce -- à la télévision russe, ce n'est pas tous les jours. Pour l'heure, une litanie plus glaçante qu'un discours patriotique en pleine guerre froide jaillit des casques. C'est le Choeur des Enfants de la Monnaie, qui a été convoqué par le chef d'orchestre du show Dominique Pauwels pour hanter la scène. La musique donne alors le "la" de la pièce: sombre, inattendue, voyante. Puis vient le comédien Josse De Pauw, alias Sergueï Lubinov, les mains rougies dépassant d'une combinaison nucléaire. Le tableau est ainsi bien vite planté, soit la poursuite de ses souvenirs par un homme habitant une mystérieuse ville russe où tous succombent de "la maladie de la rivière".Et de "documentaire", images d'archives à l'appui, la pièce vire très vite vers le fantasmagorique, voire l'horrifique. Pour le mieux, sans aucun doute, dès lors que le récit impose désormais un rythme lancinant plutôt qu'initialement lent. En même temps qu'il retrouve la mémoire, Sergueï perd la tête, et est rejoint par des enfants fantomatiques. Frisson. La Mémoire des arbres marque ainsi par son ubiquité narrative, entre poésie angoissante et parti-pris politique. Sergueï Lubinov vocifère contre l'État nucléaire, qu'il accuse d'avoir caché, spolié, puis détruit toute une région. Ça crie, ça frappe: il y a des choses qu'on a trop longtemps dites tout bas, semble vouloir dire le National. Le fond prend alors le pas sur la forme, jusqu'à l'apothéose de la pièce -- que nous ne dévoilerons pas, par amour pour les bons rebondissements. Mais ici encore, frisson. Difficile de croire, à l'issue de La Mémoire des arbres, que Fabrice Murgia ne s'attendait pas à une volée de bois vert de la part de la Russie. La pièce "blasphème", et pas qu'un peu. Mais entre le coup de pub et l'engagement sincère, on préfère choisir le deuxième: c'est la réputation de "théâtre du réel" du National qui se joue ici -- et il semblerait qu'il la mérite. À la sortie de la salle pourtant, on épilogue autant sur le nucléaire et ses dangers que sur le dispositif, qui nous a fait comme plonger dans un épisode de Black Mirror. Disons pour conclure qu'il est bon de savoir que les froussards et les épileptiques devraient éviter les parages. Et qu'on peut toujours régler le son de son casque. C'est quand même bien fait, le théâtre.