Le 14 août dernier, un nouveau coup de massue venait s'abattre sur un milieu déjà patraque. Caroline Désir, ministre PS en charge de l'Education, annonçait les mesures pour la rentrée, placée à tous les niveaux d'enseignement sous le code couleur "jaune", celui du "risque faible". Soit une rentrée presque normale, "en présentiel", mais avec une série de précautions. Pour le secondaire, la ministre précisait que le code jaune était "renforcé momentanément", en restreignant l'accès de tiers aux écoles et en supprimant "les activités extra-muros". Personne ne rentre et personne ne sort. Une catastrophe pour tout un pan du secteur culturel qui travaille avec le public scolaire et, notamment, le théâtre jeune public, particulièrement dynamique et innovant en Fédération Wallonie-Bruxelles (1).
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Le 14 août dernier, un nouveau coup de massue venait s'abattre sur un milieu déjà patraque. Caroline Désir, ministre PS en charge de l'Education, annonçait les mesures pour la rentrée, placée à tous les niveaux d'enseignement sous le code couleur "jaune", celui du "risque faible". Soit une rentrée presque normale, "en présentiel", mais avec une série de précautions. Pour le secondaire, la ministre précisait que le code jaune était "renforcé momentanément", en restreignant l'accès de tiers aux écoles et en supprimant "les activités extra-muros". Personne ne rentre et personne ne sort. Une catastrophe pour tout un pan du secteur culturel qui travaille avec le public scolaire et, notamment, le théâtre jeune public, particulièrement dynamique et innovant en Fédération Wallonie-Bruxelles (1). À La Montagne magique, centre de diffusion, d'animation, de formation et de documentation théâtrale pour l'enfance et la jeunesse fondé en 1995 et niché dans une grande demeure du XVIIIe siècle en plein coeur de Bruxelles, on connaît bien le sujet. Chaque saison, le lieu est fréquenté en moyenne par 45.000 spectateurs, auxquels il faut ajouter à peu près 10.000 participants aux ateliers, formations et animations. Ici, comme souvent dans les lieux de diffusion jeune public, les représentations "tout public", visibles dans les programmes et ouvertes aux familles, ne sont que la pointe de l'iceberg. "Nous avons un tiers de représentations tout public et deux tiers de représentations pour le public scolaire, explique Cali Kroonen, directrice de la Montagne. Pour une raison très simple : les scolaires, c'est du lundi au vendredi, avec la possibilité de jouer deux fois par jour, alors que le tout public, c'est seulement le mercredi après-midi et le week-end." Pour cette nouvelle saison, ça donne 135 représentations tout public pour 230 scolaires. Autant dire que si les séances pour les classes doivent être annulées faute de jeunes spectateurs autorisés à venir, c'est l'ensemble des représentations qui est mis à mal. Pour la compagnie Dérivation, dont les trois quarts, voire les quatre cinquièmes des représentations concernent le public scolaire, le confinement avait déjà abrégé brutalement une grosse saison, avec quatre spectacles en tournée (dont la version pop et inversée du Petit Chaperon rouge et le concert rock pour les plus de 6 ans, Comète). Cette rentrée " aune renforcé" compromet leur nouvelle création, Roméo et Juliette, pour les ados, dont les répétitions ont repris en mai, dès le déconfinement, et qui doit être présentée début octobre en première à Namur. "Ce qui fait le plus de mal, c'est de voir à quel point personne n'en a rien à faire dans le gouvernement, s'exclame Sofia Betz, metteuse en scène et pivot de la compagnie. Une impression de foutage de gueule et de méconnaissance totale de notre milieu. Mais on continue à y croire. On a repris les répétitions, on a deux nouvelles créations qui arrivent. Parce qu'on ne peut pas lâcher les gosses maintenant. Les ados, pour moi, dans cette crise, c'est vraiment une génération volée. Ils ne sont pas assez âgés pour être intéressants pour le politique et, médiatiquement, ils sont moins tire-larmes que les enfants. On les sacrifie, sans penser une seconde que c'est à eux qu'on doit apprendre en premier à réfléchir et à rêver à ce qu'on devrait faire demain." Cali Kroonen partage cette colère. "Une chose m'a marquée dans cette crise, indique-t-elle. les enseignants, les médecins et infirmières, les conducteurs de trains et de bus qui font partie du service public pouvaient, devaient continuer leur boulot. Et nous, qui sommes aussi mandatés pour réaliser une série de missions d'utilité publique, c'est comme si on n'avait plus à travailler. C'est une chose que je n'ai pas comprise et que j'avoue ne toujours pas comprendre aujourd'hui. Parce que nous qui sommes sur le terrain, nous voyons à quel point l'art et la culture sont nécessaires au bien-être des jeunes, mais aussi d'une société, à sa bonne santé. La santé ne s'arrête pas à des règles hygiéniques. On parle d'ailleurs de "santé culturelle" et de "malnutrition cuturelle". " Des termes popularisés grâce au rapport que Sophie Marinopoulos, psychanalyste spécialiste des enfants et de la parentalité, avait remis en juin 2019 au ministre français de la Culture Franck Riester et qui soulignait notamment le manque d'éveil culturel et artistique des tout-petits dans une société où les écrans entravent de plus en plus les relations parents-enfants. Dans cet accès à l'art et la culture, l'école a évidemment un rôle fondamental à jouer. Car là où les parents ne sont pas tous sur le même pied pour favoriser l'éveil de leurs enfants, l'école, elle, a le devoir de mettre égalitairement tous les élèves en contact avec la culture. "Le théâtre jeune public touche toutes les catégories de la population et c'est ce qui donne du sens à mon travail, signale Didier Poiteaux, comédien, auteur, metteur en scène et cofondateur de l'Inti Théâtre. Et ce n'est pas étonnant puisque j'ai moi-même découvert le théâtre par l'école, mais aussi, l'écriture, la poésie..." En cette rentrée, Didier Poiteaux retient son souffle. Un silence ordinaire, spectacle pour les plus de 14 ans sur l'alcoolisme et les addictions, dévoilé aux Rencontres professionnelles de Huy en août 2019 et qui y a décroché le prix Coup de foudre de la presse, doit commencer sa tournée dans les prochaines semaines. Une septantaine de représentations, dont les deux tiers pour le public scolaire. "Aujourd'hui, on est dans l'instabilité complète, confie-t-il. J'ai choisi de faire comme si tout allait avoir lieu, mais j'ai l'impression d'avoir une épée de Damoclès constamment au-dessus de la tête. Je pense que les ministres Désir et Linard (NDLR : Bénédicte Linard, ministre de la Culture, Ecolo) sont conscientes de la situation, mais je crois que c'est au niveau du fédéral qu'il faut en finir avec la gestion de crise pour passer à une gestion du risque et prendre en considération notre humanité. Au-delà des enjeux pour la compagnie, c'est un enjeu de société." Depuis 2013, l'Inti Théâtre se concentre sur la création de spectacles documentaires, basés sur des témoignages, et accompagne les représentations de rencontres, d'animations, de débats. Suzy & Franck, créé en 2016 et qui a obtenu le label d'utilité publique, abordait la peine de mort et la question de la punition. "Beaucoup d'enseignants nous ont dit qu'ils avaient du mal à aborder le sujet en classe parce qu'ils étaient confrontés à une majorité d'ados qui disaient qu'ils étaient pour le rétablissement de la peine de mort, se souvient Didier Poiteaux. Il faut savoir l'accepter et le gérer. Grâce au spectacle, on pouvait essayer de faire bouger un peu les choses, mettre la pensée en mouvement. C'est tout ça aussi qui risque de disparaître." L'avenir semble sombre. Si, depuis les décisions du 14 août, l'interdiction de la présence de tiers dans le secondaire a été levée, les sorties au théâtre - symboliquement pas la même chose qu'un spectacle qui vient à l'école - sont toujours interdites, alors que les salles de spectacles sont les lieux qui doivent appliquer les règles les plus strictes (distanciation et port du masque, contrairement à ce qui se passe par exemple dans les transports en commun et les avions). "Il est urgent que cette question des sorties scolaires soit réglée et qu'il y ait une communication très claire envers les parents et les enseignants pour rassurer sur leur non-dangerosité, avance Didier Poiteaux. J'ai juste peur qu'une partie du mal soit déjà faite, comme une entaille, et que la cicatrisation prenne du temps."Dans le climat anxiogène, le jeune public retrouvera- t-il le chemin des salles de spectacle ? "Sur le moyen et le long terme, je ne suis pas rassurée par la culture qu'on va construire dans les années à venir, avec le public qui aura vécu sur ses écrans, affirme de son côté Cali Kroonen, ce qu'on traverse actuellement n'encourage pas au rassemblement, plutôt à la solitude." Pour les arts vivants et collectifs, la sonnette d'alarme est tirée.