Comme les corps de danseuses nymphes qui s'extraient de gros cocons ivoire, comme les éventails géants en plumes d'autruche immaculées, comme les valets voilés d'un xviiie siècle branque plongé dans un brouillard crémeux, tout est blanc, ici, à en écorcher la vue. Dans ce cauchemar de jour sans fin, ouaté, mousseux, cotonneux, l'espace où les artistes virevoltent symétriquement, posés sur des plateaux tournants, se remplit doucement d'immenses colonnes fondues telles des bougies - des amas de coulées de dentifrice ou de chantilly pour ogres, de meringues colossales, d'icebergs stuqués dérivants, générés par l'ordinateur un peu givré de l'architecte et pr...

Comme les corps de danseuses nymphes qui s'extraient de gros cocons ivoire, comme les éventails géants en plumes d'autruche immaculées, comme les valets voilés d'un xviiie siècle branque plongé dans un brouillard crémeux, tout est blanc, ici, à en écorcher la vue. Dans ce cauchemar de jour sans fin, ouaté, mousseux, cotonneux, l'espace où les artistes virevoltent symétriquement, posés sur des plateaux tournants, se remplit doucement d'immenses colonnes fondues telles des bougies - des amas de coulées de dentifrice ou de chantilly pour ogres, de meringues colossales, d'icebergs stuqués dérivants, générés par l'ordinateur un peu givré de l'architecte et programmeur suisse Michael Hansmeyer. Toute cette mise en place est à la fois grandiose et sidérante - et très agaçante si des souvenirs de Holiday on Ice ont le malheur de se pointer. Ah oui: les solistes ont un double, un comédien qui chante pour du faux et reproduit chaque geste en miroir. Et aussi: tous les dialogues du premier acte ont été supprimés, au profit de la seule musique, entrecoupée de... blancs. Alors, à moins de connaître La Flûte enchantée par coeur... "Mais peut-être faut-il accepter que cette production ne raconte plus la moindre histoire", conseille le directeur de La Monnaie, Peter de Caluwe, un rien perplexe devant cet ovni lyrique qui ouvre la saison opératique, sous la baguette impeccable d'Antonello Manacorda (en alternance avec Ben Glassberg). Alors, on va le dire ainsi: oubliez vite tout ce que vous chérissiez de la Flûte. Ou même aller même plus loin: imaginez qu'il s'agit plutôt d'une performance de théâtre ou de danse, sur laquelle viennent se greffer les voix des meilleurs interprètes mozartiens du marché (Gábor Bretz, Tijl Faveyts, Ed Lyon, Reinoud Van Mechelen, Dietrich Henschel, Sabine Devieilhe, Jodie Devos, Sophie Karthäuser, Ilse Eerens, Georg Nigl, etc.). Pas de quoi faire injure à Romeo Castellucci, en tout cas, célèbre scénographe et metteur en scène italien qui assume pleinement sa rage à propulser les spectateurs en terra incognita. Pareillement déroutant, le deuxième acte donne d'ailleurs à voir de fraîches parturientes tirer leur lait dans le laid bruit ("flic humf flic") de trayeuses automatiques, pour le collecter dans un tube en verre qui barre la scène, avant de laisser la place à cinq femmes aveugles, dont les témoignages racontent, en anglais, leurs passages définitifs (à 5 semaines, 5, 11, 18 ou 22 ans) du côté obscur de l'existence. Sortes de vestales de la Reine de la nuit, elles ont pour pendants cinq hommes grands brûlés, qui constituent la cour de Sarastro. Palpant, caressant, effleurant du bout des doigts, les premières lisent comme à regret les peaux calcinées des seconds, et démontrent, par le récit de leurs drames respectifs, que l'Aurore imminente, le Temps d'amour, de justice et de beauté annoncés avec certitude par Mozart à la fin de l'opéra (créé en 1791, en pleine foi des Lumières), furent de vaines promesses. L'humanité attend toujours sa nouvelle voie. Et la Reine stellaire désenfantée, que Castellucci plante, en victime du machisme, au centre de cette Flûte désenchantée et hors norme, souligne une égalité avec les hommes que nous savons encore bien chimérique...