Suis-je vieux? C'est le genre de question qu'on se pose avec une pointe d'angoisse à 60, 50, 40, 30, voire 20 ans pour ceux qui, comme James Dean, ont choisi de " vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre". Si la vieillesse n'est plus automatiquement le naufrage annoncé par Chateaubriand, et s'invite d'ailleurs de plus en plus régulièrement au banquet de la coolitude -comme avec la revue Schnock qui joue à fond la carte de la nostalgie, comme avec cette pub Coca-Cola où le pensionnaire d'un home fuit son mouroir pour aller vivre à 100 à l'heure, ou comme dans la saga Les Vieux Fourneaux avec sa triplette de septuagénaires anars toujours prêts à faire les 400 coups -, elle reste un cap redouté, une marche plus haute que les autres qu'on franchit rarement sans heurt, et sur laquelle on trébuche parfois lourdement. À l'image de l'alter ego de Pedro Almodovar dans son autobiographique et introspectif Douleur et Gloire. La soixantaine plonge Salvador Mallo (un Antonio Banderas à l'os) dans une profonde dépression, explorée dans tous ses recoins obscurs au fil d'une réflexion pénétrante, émouvante et rédemptrice sur l'amour, l'enfance, la mémoire, la jeunesse, la vanité, la création ou encore le deuil.

Puisqu'il est désormais établi que l'âge de nos artères n'est plus un critère suffisant pour nous coller l'infamante étiquette -on connaît tous des "vieux" de 20 ans et des seniors fringants de 80 balais-, comment savoir si on est passé de l'autre côté du muret? Pas simple. Est-on vieux parce qu'on utilise encore des expressions comme "pas piqué des hannetons" ou "emballé c'est pesé"? Est-on vieux parce qu'on écoute en boucle Classic 21 ou Nostalgie? Est-on vieux parce qu'on n'a pas de compte Instagram et qu'on préfère regarder le ballet des nuages par la fenêtre comme feu Michel Serres? Est-on vieux parce qu'on partage les vues de Bret Easton Ellis dans White sur " l'impasse toxique de la politique identitaire" qui sous couvert de progressisme nous assigne à une tribu (Blanc, Noir, femme, homo...), " ce qui naturellement rend la diversité et l'inclusion impossibles"? Est-on vieux parce qu'on aime les livres et les librairies? Est-on vieux parce qu'on va moins au cinéma, aux concerts et dans le centre-ville? Ou est-on vieux parce qu'on est revenu de tout?

Suis-je vieux? C'est le genre de question qu'on se pose avec une pointe d'angoisse à 60, 50, 40, 30, voire 20 ans pour ceux qui, comme James Dean, ont choisi de "vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre".

La vieillesse est une maladie contagieuse, le meilleur moyen de la tenir à distance est encore de s'entourer de jeunes. Un conseil que certaines personnalités charismatiques ont suivi à la lettre. Comme Andy Warhol et sa Factory, repère glamour d'acteurs, de danseuses et de belles gueules tout juste éclos. Ou comme la collectionneuse d'art -elle préfère le terme " artcoholic"- Galila Barzilai-Hollander qui nous confiait récemment qu'elle n'avait pas besoin de chirurgie esthétique, le contact avec les jeunes artistes et l'art contemporain étant son meilleur antirides.

Reste que vieillir ne va pas de soi. Surtout quand on sait qu'à partir de 50 ans, on est des rescapés puisqu'on a dépassé la date de péremption qui figurait sur notre patrimoine génétique il y a seulement un demi-siècle. L'espérance de vie a progressé de 20 à 30 ans depuis 1950. On a donc gagné l'équivalent d'une existence entière du XVIIe siècle... De quoi donner le vertige. Et rebattre les cartes d'une catégorie mouvante qui n'est plus juste un club de parias où l'on est admis de gré ou de force dès qu'on a accumulé 60 printemps. " Le temps est devenu un allié paradoxal: au lieu de nous tuer, il nous porte. Que faire de ce cadeau ambigu? S'agit-il seulement de vivre plus longtemps ou plus intensément? De recommencer ou de bifurquer?", s'interroge le romancier et essayiste Pascal Bruckner dans Philosophie de la longévité qui paraîtra à la rentrée.

Longtemps affublée des pires tares (quatre, selon le penseur romain Cicéron dans De la vieillesse: elle empêcherait de briller dans la vie publique, affaiblirait le corps, interdirait les plaisirs et ferait sentir l'approche de la mort), la dernière ligne droite ressemble davantage aujourd'hui à un territoire vierge à meubler à sa guise, sous réserve bien sûr de ne pas crouler sous les ennuis de santé. Avec cet énorme avantage mental que les têtes blanches ne sont plus encombrées par leur narcissisme et par leurs pulsions, ces boulets hormonaux qui transforment la jeunesse en champs de mines. Elles peuvent donc être plus entièrement, plus fidèlement elles-mêmes. Iggy Pop le démontre à chacune de ses apparitions: vieillir n'est plus une fatalité...