Le dossier, arlésienne affleurant régulièrement à la surface de l'actualité pour mieux retourner ensuite dans les profondeurs, a fait subitement un grand pas en avant avec la publication du rapport commandé par Emmanuel Macron à deux experts, l'historienne de l'art Bénédicte Savoy et l'économiste sénégalais Felwine Sarr. Même si on se doutait qu'ils ne tourneraient plus autour du pot cette fois-ci, leurs conclusions ont fait l'effet d'une bombe. Sans détour, le duo préconise en effet une modification de la loi française (qui garantit l'inaliénabilité des collections publiques) pour permettre aux États subsahariens qui le souhaitent de récupérer les statues, masques, bijoux ou fétiches qui se trouvent dans les musées nationaux. Principal concerné: le Musée du quai Branly à Paris, qui abrite 70.000 des 90.000 pièces africaines répertoriées dans l'Hexagone.

Les nostalgiques des régimes coloniaux et les néo-réacs qui vomissent la repentance, ce fléau gauchiste, doivent avoir des sueurs froides. Les deux universitaires ont fait le calcul: la moitié de ce patrimoine serait éligible au retour, considérant que durant la période coloniale qui s'étend de 1885 à 1960, les oeuvres ramenées en métropole ont été acquises sous la contrainte: vols, pillages, prises de guerre ou achats à un prix dérisoire. Rien de vraiment nouveau sous le soleil des tropiques. En 1931, l'ethnologue Michel Leiris écrivait déjà ceci: "Les méthodes de collecte des objets sont, neuf fois sur dix, des méthodes d'achat forcé, pour ne pas dire de réquisition. [...] On pille des Nègres, sous prétexte d'apprendre aux gens à les connaître et les aimer, c'est-à-dire, en fin de compte, à former d'autres ethnographes qui iront eux aussi les "aimer" et les piller."

Les nostalgiques des régimes coloniaux et les néo-réacs qui vomissent la repentance, ce fléau gauchiste, doivent avoir des sueurs froides.

Fini l'amnésie collective. Le jour de la remise officielle du rapport, Macron a annoncé la restitution "sans tarder" de 26 statues royales d'Abomey au Bénin. Tout en proposant de réunir début 2019 tous les acteurs concernés pour définir une "politique d'échanges" commune. Une manière de temporiser un peu pour ne pas voir affluer au guichet tous les États spoliés. Mais aussi de forcer ses voisins à prendre leurs responsabilités. Avec son passé colonial qu'elle traîne comme un boulet en or, la Belgique (comme le Royaume-Uni et l'Allemagne) est bien sûr concernée au premier chef. Même si le calendrier tombe particulièrement mal à la veille de la réouverture en grande pompe du Musée de Tervuren, assis sur un trésor de... 120.000 objets soustraits au Congo et alentours. Déjà que le degré de décolonisation de la nouvelle présentation de l'AfricaMuseum va être scruté avec attention...

Mais voilà, quand on a rendez-vous avec l'Histoire, difficile de se dérober. Car il s'agit bien d'une occasion unique de mettre en pratique les grands principes dont les démocraties se gargarisent. Même si l'attachement des Belges à ce patrimoine est sincère, il repose sur une injustice manifeste. La colonisation a dépossédé les populations locales de leurs cultures. Dans un monde globalisé perméable aux questionnements identitaires, ce mouvement de balancier n'arrive pas par hasard aujourd'hui. Il coïncide avec le besoin pour les uns, enfants de l'immigration, de réinvestir un héritage mis sous cloche; pour les autres, sur place, de se réapproprier une mémoire trop longtemps confisquée. Si le chemin est encore long avant le retour (la plupart des pays ne sont pas prêts matériellement à accueillir cet héritage), la reconnaissance de principe serait un petit pas pour l'homme européen mais un grand pas pour l'humanité. Comme le disait au Monde Marie-Cécile Zinsou, qui préside une fondation consacrée à l'art contemporain à Cotonou: "Beaucoup plus que récupérer des oeuvres, il s'agit d'accepter de regarder l'Histoire en face et de rendre sa dignité et sa fierté à une population qui en a été privée pendant la colonisation." Et qui sait, la restitution pourrait même apporter un nouveau souffle à l'Afrique noire en en faisant un pôle stratégique du tourisme culturel mondial. Mais chaque chose en son temps...