"C'est la fin la plus bizarre que j'ai jamais vue dans un spectacle", s'exclamait en espagnol un spectateur tout en remettant ses chaussures. Il aura fallu cinq bonnes minutes d'immobilité totale pour que le public comprenne que, oui, c'était terminé, plus rien n'allait se passer. Comme la veille chez ses compatriotes cariocas de aCORdo (lire notre critique), Eduardo Fukushima, danseur et chorégraphe basé à São Paulo et appartenant à la grande communauté (plus d'un millio...

"C'est la fin la plus bizarre que j'ai jamais vue dans un spectacle", s'exclamait en espagnol un spectateur tout en remettant ses chaussures. Il aura fallu cinq bonnes minutes d'immobilité totale pour que le public comprenne que, oui, c'était terminé, plus rien n'allait se passer. Comme la veille chez ses compatriotes cariocas de aCORdo (lire notre critique), Eduardo Fukushima, danseur et chorégraphe basé à São Paulo et appartenant à la grande communauté (plus d'un million d'habitants) de Brésiliens d'origine japonaise, a refusé les codes du noir complet et des saluts déclenchant les applaudissements à la fin de son solo Título em suspensão (Titre en suspension). Donnant comme seul indice de fin le bouclage d'une boucle: même position -en tailleur, les yeux dans le vague- et même bande-son -grondements sourds- que lorsque le public était entré dans la chapelle des Brigittines, après s'être déchaussé, s'installant comme il pouvait sur le tapis de danse. Mais entre le début et la fin identiques, plusieurs choses ont changé. Eduardo Fukushima s'est progressivement détaché des accessoires qu'il portait sur lui et en lui, éparpillés au fil de sa lente circonvolution. En mouvement constant, toujours très au sol, le danseur se sera d'abord séparé des deux tubes -l'un pointu, l'autre non- dissimulés dans ses manches et servant d'extensions à ses bras, dont on ne verra jamais les mains. Ces deux prothèses métalliques -extrémités d'un compas pour mesurer le monde? antennes pour capter l'au-delà? béquilles? armes?- auront contribué à l'étrangeté de la performance, dégagée avant tout par la bande sonore. Agrégat de sons divers, souvent associés à des bruits de la nature -battements d'ailes d'insectes, crépitements du feu, éboulements...-, celle-ci fera poindre plus d'une fois une légère angoisse, presque comme dans un film d'horreur. Fukushima aura aussi abandonné sa perruque ébouriffée à la Robert Smith et -climax- expulsé de sa bouche un caillou lisse et noir, reposant à la fin à ses côtés, à une distance respectable. Un corps étranger qui a peut-être généré tout le mouvement, empêchant la sérénité. A moins que, inversement, ce ne soit la danse elle-même qui l'ait produit. Le mystère restera entier après cette performance aussi minimaliste qu'évocatrice.