Ceux qui ont vu Five Easy Pieces, présenté lui aussi en création dans le cadre du Kunstenfestivadesarts, il y a deux ans, auront certainement noté les nombreuses similitudes avec ce nouveau spectacle de Milo Rau. Une "affaire" qui constitue la base de "l'intrigue": l'affaire Dutroux dans le premier cas, l'affaire Jarfi dans le second, du nom de ce jeune homosexuel battu puis abandonné nu, à l'agonie, dans la région de Liège en 2012. Une structure en cinq volet, comme dans les tragédies classiques. L'utilisation de la vidéo, avec un grand écran en position centrale surplombant les a...

Ceux qui ont vu Five Easy Pieces, présenté lui aussi en création dans le cadre du Kunstenfestivadesarts, il y a deux ans, auront certainement noté les nombreuses similitudes avec ce nouveau spectacle de Milo Rau. Une "affaire" qui constitue la base de "l'intrigue": l'affaire Dutroux dans le premier cas, l'affaire Jarfi dans le second, du nom de ce jeune homosexuel battu puis abandonné nu, à l'agonie, dans la région de Liège en 2012. Une structure en cinq volet, comme dans les tragédies classiques. L'utilisation de la vidéo, avec un grand écran en position centrale surplombant les acteurs, et un mélange de scènes enregistrées au préalable et de séquences tournées en direct sur le plateau, avec tous les "trucs" apparents (ici, par exemple, le balayage de la voiture par une lampe de poche pour simuler le défilement des lampadaires sur la route). Et surtout une réflexion riche et troublante sur le mal et sur cette extraordinaire boîte à illusion et à réflexion qu'est le théâtre.Le casting de cette Reprise - Histoire(s) du théâtre (I) mélange acteurs professionnels - flamands (Sara De Bosschere et l'immense Johan Leysen, qui a aussi un impressionnant CV au cinéma) et francophones (Sébastien Foucault et Tom Adjibi)- et amateurs (Suzy Cocco, gardienne de chiens, et Fabian Leenders, ancien maçon, conducteur de clarck). Les trois derniers cités ont été castés à Liège et toute une partie du spectacle -où l'on rit beaucoup, notamment grâce à un running gag sur les frères Dardenne- reconstitue leur audition, avec chaque fois cette question: "as-tu déjà fait quelque chose d'extrême sur scène?" Jouer nu? Embrasser quelqu'un? Frapper quelqu'un? Ce dernière question, posée dans le contexte théâtral, fait écho à la violence du crime d'Ihsane Jarfi. Et Milo Rau de tisser avec une incroyable dextérité tout un jeu de reflets entre la réalité théâtrale et la réalité "extérieure", "vraie". Jusqu'à la longue séquence de reconstitution du meurtre, résultant d'une simple coïncidence, d'un tragique concours de circonstances, peut-être "expliqué (mais expliquer ce n'est ni excuser ni justifier) par le désoeuvrement minant la population d'un ancien bassin sidérurgique en quête de reconversion. L'auteur et metteur en scène suisse veille à ce qu'avant d'arriver à cette éprouvante séquence, chacun ait bien compris que tout ce qui se passe ici est faux, joué, truqué (il le surligne encore après). Mais en même temps, il a aussi préparé le terrain pour que tout le monde soit bien conscient que tout ce qui est retracé ici est vrai. Une superposition qui donne le vertige et qui se clôt sur un magnifique hommage au "sixième acte", emprunté à la poétesse polonaise Wislawa Szymborska, et à un "call to action", emprunté lui à l'homme de théâtre d'origine libanaise Wajdi Mouawad. Soufflant.