François Chaignaud au septième ciel

Quel contexte plus approprié que la chapelle désacralisée des Brigittines pouvait-on imaginer pour cette nouvelle performance de François Chaignaud? Cela fait plusieurs années que le danseur et chorégraphe français, qui s'est également révélé un incroyable chanteur, notamment dans son solo Dumy Moyi, s'intéresse à l'oeuvre musicale d'Hildegarde von Bingen. Cette religieuse bénédictine, une des plus importantes femmes de lettres du Moyen Âge, a laissé plusieurs dizaines de chants sacrés réunis sous l'intitulé Symphonia harmoniae celestium revelationum (Symphonie de l'harmonie des révélations célestes). Accompagné à la bandoura (instrument d'origine ukrainienne entre le luth et la harpe) par Marie-Pierre Brébant, Chaignaud relève le défi d'interpréter ce répertoire par coeur et d'une seule traite.

Le public prend place sur des tapis, des dossiers de fauteuils ou quelques chaises réparties dans la chapelle. Le chanteur et l'instrumentiste, cheveux rassemblés en chignon au sommet de la tête, nus hormis un short pour lui et un corset pour elle qui mêlent laine et tissu transparent, le corps couvert de tatouages médiévaux, s'installent sur une structure à degrés, autour de laquelle ils vont évoluer - Chaignaud s'aventurant parfois un peu plus loin, dans des esquisses de danse- pendant presque deux heures et demie. Deux heures où ceux qui auront accepté les conditions du voyage seront emmenés loin, très loin, libres de somnoler ou carrément de s'endormir, portés au coeur d'une bulle de douceur, harmonieuse et généreuse, qui culmine dans les moments où les deux voix et les deux corps se fondent l'un dans l'autre.

Une performance en sortant de laquelle il faudra quelques minutes pour reprendre ses esprits. Même dans la tranquillité du soir, le monde extérieur semble bien rude en comparaison.

  • Symphonia Harmoniae Caelestium Revelationum: les 14, 15, 17, 18 et 19 mai aux Brigittines à Bruxelles, www.kfda.be
Yo escribo. Vos dibujás © Bea Borgers

La science des rêves de Federico León

Sous l'impulsion de l'Argentin Federico León, la grande Halle schaerbeekoise de la rue Royale Sainte-Marie s'est transformée en un champ de foire où se côtoient plusieurs stands. On y croise un saxophoniste, un basketteur, des joueurs d'échecs, des catcheurs gonflables, on circule entre les bulles, une voiture télécommandée, les balles de tennis et de ping-pong, tandis que des feuillets distribués parmi la foule sèment le doute sur le vrai sens de tout cela. Alors que tout se déglingue, que les actions semblent de plus en plus absurdes et déchaînées, les spectateurs sont conviés à passer définitivement de l'autre côté du miroir, où Carl Gustav Jung sera cité: "Tout fait partie d'une grande oeuvre", "En définitive, tous les événements sont liés entre eux".

Vu l'audace de la forme, on s'attendait à bien plus au niveau du fond, mais on sort de cette foire avec en tête la morale relativisante d'une fable chinoise et des souvenirs d'une infirmière destroy accouchant sur du Tom Waits.

  • Yo escribo. Vos dibujás: le 13 mai aux Halles de Schaerbeek, www.kfda.be
This Song Father Used to Sing © E. Coenegrachts

Un frère, une soeur

Sur le site de l'ancienne fonderie récemment rénovée la Tour à Plomb, This Song Father Used to Sing du metteur en scène thaïlandais Wichaya Artamat suit fidèlement le programme exposé dans son sous-titre: Three Days in May. Trois jours symboliques, les dates -pas les années- correspondant à des événements importants dans l'histoire de la Thaïlande (la dernière, le 22 mai, étant celle du coup d'État de 2014). Trois jours de trois années différentes où un frère et une soeur se retrouvent dans une maison, pour partager un repas et célébrer un anniversaire.

Dès les premières secondes où la soeur, allergique, n'arrête pas de renifler bruyamment, on comprend que le jeu sera ultra réaliste -odeur de riz et de poulet comprises-, bien que le dispositif inclue aussi des échappées vidéo illustratives et surréelles. On comprend aussi qu'il n'y aura pas de grands coups de théâtre et que le spectacle épousera la lenteur méditative caractéristique de tout un pan du cinéma asiatique.

"Qui va voir une pièce où deux personnes assises discutent?", demande en une mise en abyme la soeur à son frère apprenti comédien. Au fil des mots, le passé familial se tisse subtilement, la vie avance d'une rencontre à l'autre, distendant de plus en plus les liens matériels qui unissent cette fratrie. Où l'on se rend compte, aussi, que les relations aux défunts, et à la mort, sont bien différentes ici et là-bas. Le Kunsten est aussi une fenêtre ouverte sur le monde...

  • This Song Father Used to Sing: jusqu'au 16 mai à la Tour à Plomb, à Bruxelles, www.kfda.be