Quartier du cimetière d'Ixelles, un lundi soir de janvier. Une fois franchie la grande porte du Kings of Comedy Club, puis le sas garni de velours noir et de canapés, puis encore le cordon rouge qui délimite la frontière entre ceux qui en sont et ceux qui n'en sont pas, on trouve autour d'une table haute Guillermo Guiz en pleine conversation avec Elie Semoun. "Et celle avec le djihadiste, tu en as pensé quoi?" "Et celui-là, c'était drôle? Je le garde?" Il est 22 heures. Le public de la carte blanche de 20 heures met doucement les voiles tandis que celui de 22h30 commence déjà à s'amasser dans l'entrée. Son cahier de notes devant les yeux, Semoun est en demande de conseils de la part de Guiz sur sa première prestation de la soirée.
...

Quartier du cimetière d'Ixelles, un lundi soir de janvier. Une fois franchie la grande porte du Kings of Comedy Club, puis le sas garni de velours noir et de canapés, puis encore le cordon rouge qui délimite la frontière entre ceux qui en sont et ceux qui n'en sont pas, on trouve autour d'une table haute Guillermo Guiz en pleine conversation avec Elie Semoun. "Et celle avec le djihadiste, tu en as pensé quoi?" "Et celui-là, c'était drôle? Je le garde?" Il est 22 heures. Le public de la carte blanche de 20 heures met doucement les voiles tandis que celui de 22h30 commence déjà à s'amasser dans l'entrée. Son cahier de notes devant les yeux, Semoun est en demande de conseils de la part de Guiz sur sa première prestation de la soirée. On pourrait s'étonner de cette inversion des positions de sage et de novice - l'ancien complice de Dieudonné roule sa bosse depuis le début des années 1990 alors que Guiz ne s'est lancé sur scène qu'en 2013. Rien de plus normal, pourtant, aux yeux de celui que l'état civil a enregistré sous le nom de Guy Verstraeten, il y a trente-sept ans, à Anderlecht: "C'est important de tester ses vannes. Vous ne savez jamais vraiment à l'avance ce qui va marcher ou pas. En humour, vous pouvez avoir des intuitions, mais vous vous rendez compte parfois qu'il n'y a aucun lien entre la manière dont vous croyiez que ça allait être perçu et la réalité. Mais quand vous testez une blague et que ça ne prend pas, ce n'est pas forcément votre blague qui est mauvaise, c'est peut-être que vous l'avez mal amenée et qu'il faut la recommencer autrement. Parfois ça prend du temps. Par exemple, là, j'ai un sketch sur des chiens, un petit qui se fait défoncer par un gros, je l'ai faite trois fois et ça ne marchait pas du tout. Mais j'ai la conviction qu'elle est drôle alors je vais la bosser. Tous les humoristes à Paris testent leurs blagues sur des petits plateaux. Ça donne un côté humain aussi. C'est une autre expérience de l'humour, différente que de se trouver face à quelqu'un qui vient vous délivrer un produit fini. Au Paname par exemple, dans le XIe arrondissement, vous pouvez voir Elie Semoun, Blanche Gardin ou encore Kev Adams devant un public de 50 personnes. Ils remettent constamment l'ouvrage sur le métier, ces gens-là! Ils y retournent." Présent lui aussi autour de la table, PE, Pierre-Emmanuel en forme longue, confirme: "Les petites salles, c'est indispensable pour se tester. Quand vous faites rire 1.000 personnes dans une salle de 5.000, vous entendez les rires. Mais quand vous en faites rire 5 sur 70, vous vous rendez surtout compte de ceux qui ne rient pas." Ce soir, Fary (lire l'entretien) est là aussi. Stylé jusqu'au bout de ses dreads ramassées en chignon, il est venu pour roder ses nouvelles idées. Entre une vanne sur l'abus de Photoshop et le pire ennemi des femmes - Kim Kardashian -, il jette encore des petits coups d'oeil sur son téléphone, qui lui sert d'aide-mémoire. Ce soir, c'est la carte blanche hebdomadaire de Guillermo Guiz. Son principe? Monter un solide "plateau" d'artistes sans qu'aucun nom n'ait été annoncé - "au public de faire confiance", soit quatre ou cinq humoristes occupant le micro une dizaine de minutes chacun, entrecoupés d'intervention du maître de cérémonie. Chaque fois, Guiz intègre au programme au moins une fille. En l'occurrence, Dena Vahdani, Belge d'origine iranienne, francophone mais scolarisée en néerlandais. Elle ouvre le feu avec une série de photographies, catégorisant son propre physique "quelque part entre l'Open VLD Annemie Turtelboom et la chanteuse Juliette", en mode autodérision relax. Très fréquente sur les scènes d'humour parisiennes, la pratique des plateaux d'humoristes est encore relativement méconnue à Bruxelles. Mais Guiz, les coudes serrés à ceux de Vizorek, compte bien changer les choses. Les deux petits Belges qui ont séduit l'Hexagone - sur scène, mais aussi à la radio, tous deux sur France Inter - ont en effet repris, il y a quelques mois, des parts en tant qu'actionnaires du Kings of Comedy. Un lieu pour lequel ils avaient déjà une affection particulière. "Je connaissais les responsables du KoCC avant qu'ils n'ouvrent ce lieu en 2012, raconte Alex Vizorek. Kings of Comedy, c'est la boîte qui m'a produit à mes débuts. On a découvert l'humour ensemble. C'était aussi les débuts de Kody, de Walter. Puis, je suis revenu sur Paris, où j'avais suivi les cours Florent, et eux ont ouvert le Comedy Club. Donc je ne suis pas sorti de là, par contre, j'y ai donné cours, dans le cadre de la Kings of Comedy Academy. Et je sais que c'est ce genre d'endroits qui donnent la chance aux suivants de percer." Parmi eux, Guiz, surgi quelques années plus tard: "C'est l'endroit où j'ai démarré, et celui où j'ai le plus joué, explique-t-il. Au niveau du stand-up, c'est clairement ma maison. Ça fait longtemps que je fantasmais d'avoir un lieu un peu à moi. Je suis un mec de la nuit, un mec de l'alcool, j'aime bien la fête, j'aime bien les bars. En investissant ici, j'avais l'opportunité d'avoir un lieu où je peux me sentir chez moi, et en même temps un terrain de jeu pour créer la suite." Ultrapopulaire aux Etats-Unis, le stand-up, cette sous-catégorie de l'humour, se distingue par sa simplicité: une scène, un micro, un humoriste qui s'adresse directement au public, en se présentant dans une version à peine déguisée de lui-même, sans endosser de personnages. "C'est dans les bars que l'humour est né aux Etats-Unis, précise Alex Vizorek, là où chez nous il vient plutôt du théâtre, de la commedia dell'arte. Donc, chez nous, pour que l'humour sorte des théâtres et entre dans les bars, il y a déjà toute une démarche. Mais on y arrive." Si la greffe prend doucement à Bruxelles, c'est sans doute grâce au succès du stand-up en France, boosté au milieu des années 2000 grâce au Jamel Comedy Club. Une véritable pépinière de jeunes talents et un modèle pour le belge Kings of Comedy qui, à côté de ses gros poissons parisiens en rodage (passent encore dans la conversation des noms comme Roman Frayssinet, Haroun, Kyan Khojandhi, Baptiste Lecaplain...), vise à faire émerger de nouvelles têtes du cru. "Je constate qu'il y a de plus en plus de jeunes aujourd'hui qui ont envie de se lancer dans le stand-up, confirme Vizorek. Chaque année, le KoCC organise pour les jeunes talents le concours The Next Prince of Comedy et on reçoit toujours plus de candidatures. A l'époque, tout le monde voulait avoir son groupe de rock; aujourd'hui, je pense qu'il y a pas mal de gens qui se disent qu'ils tenteraient bien l'humour. Parce que c'est accessible à tout le monde: alors qu'en musique, il faut quand même savoir jouer d'un instrument, en humour, il faut juste savoir tenir un micro et parler dedans." Mais cette accessibilité au départ fait vite place à un constat implacable: si le talent n'est pas là, impossible de faire illusion. "Si vous êtes malhonnête avec vous en tant que comédien, vous pouvez passer toute une carrière à penser que vous êtes formidable, en vous demandant pourquoi vous n'avez pas encore le Molière et le César, poursuit Vizorek. Mais en humour, non. Si vous n'êtes pas bon, les gens ne rigolent pas, tout simplement. Si vous montez sur scène et que vous vous prenez trois bides, vous aurez vite compris que ce n'est pas pour vous." Parmi tous les jeunes qui partent à l'assaut du stand-up, les profils sont très divers. "Certains savent très bien se tenir sur scène et doivent justement apprendre à donner moins l'impression de jouer, relève Alex Vizorek. Il y a en a qui écrivent très bien mais qui n'articulent pas assez ou qui remuent trop, qui sont trop nerveux. Certains ne sont pas assez clairs. Il faut choisir les bons termes. Il faut donner l'impression au spectateur que c'est lui qui est intelligent alors qu'en gros, vous lui avez donné toutes les clés pour ne pas partir sur un mauvais chemin. Parfois, ça se joue à l'inversion d'une phrase, la suppression d'une autre. Et si on peut avoir la même efficacité avec moins de mots, c'est mieux. Quand vous êtes seul sur scène, il faut faire avec vos qualités et vos défauts, et essayer d'améliorer ce qui est améliorable. C'est là qu'on voit les bons: ce sont ceux qui travaillent sur leurs défauts." A cet égard, Guillermo Guiz est un peu cigale doublée d'une infatigable fourmi. "Moi j'ai besoin de bosser, je suis vraiment un laborieux. Je suis complètement autodidacte, je n'ai jamais fait de théâtre. Chaque jour, j'apprends mon métier et, chaque jour, je progresse dans l'interprétation, dans le rythme, dans la manière de construire les blagues. Le fait de jouer beaucoup, comme il est possible de le faire en France, ça vous permet d'avancer plus vite. A Paris, les stand-uppers jouent 60 fois par mois. Moi, j'ai joué mon spectacle 150 fois au Point-Virgule, par exemple. A Bruxelles, c'est impossible." Du moins, pas encore... Stand-up, get up!