"Smile". Ce n'est pas un hasard si le journal qu'a tenu Keith Haring (1958-1990) se termine sur un sourire. La phrase exacte est "Every time you look at it, it makes you smile"... Et l'on pourrait en dire autant d'une grande partie de sa production, comme en témoigne le parcours chronologique et thématique déroulé au Palais des Beaux-Arts. Haring est alors en Italie. Il évoque en ces termes tendres la tour de Pise, dont l'inclinaison le rend hilare. Il lui reste cinq mois à vivre, ce qu'il ignore alors, même si, atteint par le virus du sida, il sait depuis 1988 que ses jours sont comptés. Cet exercice d'écriture qu'il s'est imposé entre 1977 et 1989 -on en recommande chaudement la lecture (1)- est une magnifique porte d'entrée menant tant à l'homme qu'à l'artiste. Tel un sismographe, ses carnets enregistrent la moindre variation de vitalité, le plus petit changement d'humeur. Il est réconfortant qu'en ce 22 septembre 1989, date où il lâche le stylo et entame un repli vers l'intérieur, ce soit la joie qui précède le point final. À l'image du "radiant baby", un motif récurrent qui ponctue la rétrospective, la joie communicative est une dimension essentielle de son oeuvre, on ne la comprend pas si on n'a pas cela en tête. Cette énergie positive s'accompagnait chez l'intéressé d'un besoin irrépressible de diffusion, de partage. On sait que l'homme était généreux -on en veut pour preuve le témoignage resté dans les annales du concierge du Hof Hotel de Düsseldorf se rappelant de l'Américain, aussi célèbre qu'une star de rock à l'époque, distribuant des dessins aux grooms et aux femmes de chambre. Mais ce qu'il faut bien réaliser c'est que l'artiste en lui avait cette même propension au don.

Cette gravure de 1983 témoigne de son usage du cadre. Il commençait par dessiner celui-ci comme une fenêtre ouverte sur son imagination. © untitled, 1983 keith haring foundation

La petite nonantaine de pièces montrées à Bozar prouve qu'Haring était tout le contraire du plasticien enfermé dans sa tour d'ivoire et shooté à l'hermétisme. Depuis ses débuts à la craie sur les emplacements publicitaires en berne du métro new-yorkais, dont on peut voir deux exemples frappants d'efficacité, jusqu'à ses interventions dans l'espace public, en passant par son Pop Shop décomplexé ou la percutante installation Black Light (1983), dont l'exposition montre les oeuvres fluorescentes qui se découpent sur fond de décor de boîte de nuit éclairée aux UV, il n'a eu de cesse de toucher le plus grand nombre de gens possible. Le geste relève du credo pour ce plasticien lettré qui était aussi à l'aise avec les Fragments d'un discours amoureux de Barthes qu'avec le minimalisme de Kosuth ou Flavin. En ce sens, sa ligne quasi universelle, qui est celle d'un dessinateur hors-pair, s'apparente à un coup de génie formel -il ne faut pas rater les nombreuses vidéos qui révèlent la rapidité et la sûreté de son geste. Cette ligne est l'expression même de son programme artistique, elle qui accroche l'oeil de manière irrésistible. Parfois de façon surprenante, comme ce dessin sur fond rouge Untitled (1983) représentant un homme à terre duquel s'échappe un tourbillon d'écrans, de seringues et de trains et dont le mouvement restitue une sorte de maelstrom graphique.

Portrait en éternel adolescent secrètement travaillé par le dur désir de durer. © JOSEPH SZKODZINSKI

Conquérir l'audience la plus large n'a pas contraint Haring à se renier. Comme le montre une section entière du parcours, sa pratique est engagée, elle a pris fait et cause, qu'il s'agisse du désarmement nucléaire, de campagnes anti-apartheid ou de promotion des luttes en faveur des mouvements LGBTQI+. Ce n'est d'ailleurs pas autrement qu'il faut interpréter le très présent "barking dog", sorte de chien de garde symbolisant parfaitement la nécessité d'aboyer face aux injustices sociales.

Un saint, Keith Haring? N'exagérons pas. Ombre au tableau, l'auteur de la fameuse fresque Crack Is Wack était un compétiteur né, se fendant par exemple d'un "I blew him away" ("Je l'ai explosé") à propos d'A.R. Penck, dont l'une des toiles avait eu le malheur d'être accrochée à côté d'un tableau de l'intéressé à l'occasion d'une foire d'art à Cologne. Cela dit, travaillant d'arrache-pied, Keith Haring n'avait pas beaucoup de temps à consacrer à la méchanceté. Cela aussi ses journaux le relatent, s'interrompant quasi totalement entre 1980 et 1986, période où il est littéralement happé par le succès. Ce succès immédiat, il craignait de temps à autre, quand il était d'humeur mélancolique, d'avoir à en payer la rançon, imaginant son oeuvre disparaissant avec lui. Trente ans après son départ, la rétrospective aiguisée signée Darren Phi de la Tate Liverpool, exalte ce dont il est le réceptacle -Pollock, le street art, l'urgence, le New York fauché et créatif des années 80...- tout autant qu'elle prouve la pertinence de son talent. La ligne plus forte que la mort.

(1) Keith Haring Journals, Penguin Classic.

Keith Haring: Du 06/12 au 19/04 à Bozar, 23 rue Ravenstein, à 1000 Bruxelles. www.bozar.be

Avec l'apartheid et le nucléaire, le sida, qui a eu raison de lui, fut la troisième grande cause ayant mobilisé son énergie créative. © ignorance = fear, 1989 keith haring foundation / collection noirmontartproduction, paris
Haring était de toutes les causes. Il a dessiné cette affiche pour un concert organisé par Bill Graham en 1986. Il s'agissait de lever des fonds pour aider les victimes des ravages du crack à New York. © crack down!, 1986 keith haring foundation / collection noirmontartproduction, paris