La scène, au sol blanc, délimitée par un rideau noir, est vide. Quelqu'un entre côté jardin et dépose à l'avant un panneau bricolé, portant ce mot: "Ballet". Un par un, la vingtaine d'interprètes de Gala vont défiler pour exécuter une figure de danse classique, une pirouette. Les corps, d'abord, ne répondent pour la plupart pas aux canons: trop jeunes, trop vieux, empâtés, raides, voire immobilisés en partie par un handicap. Et leurs mouvements, ensuite, dégagent une certaine maladresse: les bras manquent de grâce, l'équilibre est incertain, la rotation imprécise. Ce n'est pas la première fois que le Français Jérôme Bel déconstruit ce qu'on attend d'un spectacle de danse. Dans Jérôme Bel (1995), pièce manifeste s'il en est, il réduisait le dispositif spectaculaire à sa plus simple expression: des corps nus dans l'espace, qui ne dansent pas mais s'explorent, se mesurent et se manipulent, avec une unique lampe pour tout éclairage et une voix fredonnant pour toute musique. Dans Cour d'honneur, créé au festival d'Avignon en 2013, il mettait en scène... des spectateurs. La majorité des danseurs de Gala sont une nouvelle fois des amateurs (du latin amator, "celui qui aime"). Certains foulent même les planches pour la première ...

La scène, au sol blanc, délimitée par un rideau noir, est vide. Quelqu'un entre côté jardin et dépose à l'avant un panneau bricolé, portant ce mot: "Ballet". Un par un, la vingtaine d'interprètes de Gala vont défiler pour exécuter une figure de danse classique, une pirouette. Les corps, d'abord, ne répondent pour la plupart pas aux canons: trop jeunes, trop vieux, empâtés, raides, voire immobilisés en partie par un handicap. Et leurs mouvements, ensuite, dégagent une certaine maladresse: les bras manquent de grâce, l'équilibre est incertain, la rotation imprécise. Ce n'est pas la première fois que le Français Jérôme Bel déconstruit ce qu'on attend d'un spectacle de danse. Dans Jérôme Bel (1995), pièce manifeste s'il en est, il réduisait le dispositif spectaculaire à sa plus simple expression: des corps nus dans l'espace, qui ne dansent pas mais s'explorent, se mesurent et se manipulent, avec une unique lampe pour tout éclairage et une voix fredonnant pour toute musique. Dans Cour d'honneur, créé au festival d'Avignon en 2013, il mettait en scène... des spectateurs. La majorité des danseurs de Gala sont une nouvelle fois des amateurs (du latin amator, "celui qui aime"). Certains foulent même les planches pour la première fois. Comme à son habitude, Jérôme Bel a travaillé ici sans objectif prédéfini. "Je me trouve face à une situation et je vois ce que je peux en tirer théâtralement, explique-t-il. Dans ce cas-ci, c'est une amie, l'actrice Jeanne Balibar, qui m'a proposé de donner avec elle des ateliers gratuits de théâtre et de danse dans la banlieue nord de Paris. Je me suis retrouvé face à des amateurs d'une grande diversité d'âges et de cultures. Je me demandais comment je pouvais les faire travailler ensemble malgré leurs différences. Le spectacle Gala est la réponse à ce problème." A ce groupe hétérogène, le chorégraphe a décidé d'intégrer des danseurs professionnels "car ils enrichissent la diversité du groupe de leurs savoirs, de leur virtuosité", précise-t-il. "A Moscou, par exemple, se côtoyaient un danseur étoile du Bolchoï et une dame qui n'était jamais montée sur scène. C'est très réjouissant de voir ainsi deux manières très différentes d'envisager la danse." Ce n'est bien sûr pas la première fois qu'un spectacle de danse contemporaine fait appel à des amateurs. L'exemple le plus célèbre est sans doute Kontakthof de Pina Bausch, créé en 1978 avec les danseurs de sa troupe, et remonté en 2000 avec des "dames et messieurs de plus de 65 ans", comme le précisait le titre (une version avec des adolescents non danseurs sera également mise sur pied, en 2008, peu avant la disparition de la chorégraphe allemande, qui donnera lieu à un documentaire, Les Rêves dansants). Au début de cette pièce abordant la solitude, la séduction et la mécanique complexe du couple, les interprètes, en tenue de soirée, assis au fond sur une rangée de chaises, s'avancent seuls ou à plusieurs pour se présenter en silence, de face, de dos, de profil, montrant leurs dents et leurs mains à l'assistance. Une réminiscence, comme le révéla Pina Bausch elle-même, de ses jeunes années, quand elle devait exposer son corps sous toutes ses coutures aux jurys des concours de danse. Dans cette version senior, ce n'est plus la perfection qui prime, c'est au contraire l'imperfection qui touche. On ne joue plus sur une virtuosité qu'on admire mais qui éloigne: on met en avant des failles, des faiblesses qui rapprochent. Comme c'était aussi le cas pour les spectacles interprétés par Raimund Hoghe (Meinwärts, Another Dream, Pas de deux), ancien dramaturge de Pina Bausch, non danseur et bossu de surcroît, ou pour une création d'Alain Platel comme Gardenia, réunissant d'anciens travestis vieillissants. Cette frontière entre chevronnés et dilettantes, beaucoup de chorégraphes continuent aujourd'hui à tenter de la transcender, que ce soit Blanca Li organisant en 2011 au Grand Palais à Paris une Fête de la danse où tout le monde était invité et où un flash mob a réuni 2.000 personnes, que ce soit Cecilia Bengolea et François Chaignaud construisant leurs chorégraphies à base de danses de club (voguing, dancehall...) ou que ce soit -exemple récent, à la dernière Biennale de Charleroi danse - le collectif La Horde conviant pour To da Bone des danseurs européens de ce style hyperphysique qu'est le jumpstyle, amateurs et autodidactes, mais néanmoins soufflants. "C'est quoi la perfection? Qui décide? interroge de son côté Jérôme Bel. Moi, je trouve les danseurs de Gala parfaits!" Mais contrairement à Kontakthof, où il s'agissait pour les anciens de reproduire une chorégraphie existante, les interprètes de Gala n'ont rien à apprendre. "Cela ne m'intéresse pas. Ils dansent comme ils sont", poursuit le chorégraphe. Dans chaque ville, le spectacle est monté en quatre jours avec des danseurs locaux (plus de 1.000 ont déjà participé au projet). Et si la première partie impose ses figures, qu'il s'agisse de ballet classique, de valse ou de moonwalk façon Michael Jackson, dans la deuxième, ce sont les amateurs qui mènent la danse, leur propre danse, en solo ou le meneur suivi par toute la troupe. Des figures de majorette (bâton compris) à une danse orientalisante en passant par une chorégraphie enfantine sur le Canon de Pachelbel, chacun s'exprime selon ses affinités, ses compétences, son parcours. Et c'est là que transparaît, de manière éclatante, le pur plaisir de danser. Et c'est là aussi que s'efface la frontière apparue au XVe siècle -quand les premiers traités ont commencé à codifier les pas et les positions, quand les premières académies ont été fondées - qui a progressivement séparé danse "savante", pratiquée par les professionnels, nécessitant une formation, et danse "populaire", pratiquée par tous, de manière spontanée. En "ouvrant, comme il l'a lui-même déclaré lors de la création en 2015, le champ des possibles à des corps différents, à des imaginaires différents", Jérôme Bel réussit parfaitement à combler ce fossé, poussant la danse d'en bas vers le haut, ramenant la danse d'en haut vers le bas. Simple, mais salutaire.