Thomas Ostermeier, dont la version scénique du roman Histoire de la violence est présentée prochainement au Théâtre national (1), est ce qu'on appelle un "transfuge de classe". Fils d'un militaire et d'une vendeuse, il a tracé son chemin dans le milieu artistique de l'Allemagne réunifiée pour devenir l'un des plus grands metteurs en scène européens, à la tête de la prestigieuse Schaubühne de Berlin depuis 1999 et, consécration qui lui ouvre les portes des scènes françaises et francophones, artiste associé au Festival d'Avignon en 2004, où il est revenu en 2015 avec sa fameuse version du Richard III de Shakespeare.
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Thomas Ostermeier, dont la version scénique du roman Histoire de la violence est présentée prochainement au Théâtre national (1), est ce qu'on appelle un "transfuge de classe". Fils d'un militaire et d'une vendeuse, il a tracé son chemin dans le milieu artistique de l'Allemagne réunifiée pour devenir l'un des plus grands metteurs en scène européens, à la tête de la prestigieuse Schaubühne de Berlin depuis 1999 et, consécration qui lui ouvre les portes des scènes françaises et francophones, artiste associé au Festival d'Avignon en 2004, où il est revenu en 2015 avec sa fameuse version du Richard III de Shakespeare. C'est à cause de sa propre trajectoire quittant un milieu pour en intégrer un autre auquel rien ne le prédestinait que Thomas Ostermeier s'est intéressé à l'essai autobiographique Retour à Reims, de Didier Eribon. "Tiens, ça parle aussi de moi", a-t-il pensé. Le sociologue et philosophe français, transfuge de classe lui aussi, y raconte ses retrouvailles avec sa ville d'origine et sa famille de la classe ouvrière et la façon dont, en les quittant pour un contexte parisien intellectuel, il a davantage dissimulé ses origines que son homosexualité. Mais c'est le volet politique de l'ouvrage, où Eribon décrit comment toute une frange des classes populaires, se sentant abandonnée par la gauche, s'en est détournée pour adhérer à l'extrême droite, qui a fini de convaincre Ostermeier de porter Retour à Reims à la scène. "Trump est alors arrivé au pouvoir, commente-t-il, et je me suis demandé comment expliquer la situation, cette montée de l'extrême droite pas seulement en Europe mais aussi aux Etats-Unis et dans d'autres pays du monde. J'ai pris la décision de créer ce spectacle dans le cadre d'un festival à Manchester en essayant d'imaginer un procédé qui permette de faire entendre ce texte. A la fin, c'est devenu un mix entre un film documentaire et une pièce." Le spectacle déploie un studio d'enregistrement où une comédienne (Irène Jacob, dans la version francophone passée en Belgique par le Théâtre de Liège en octobre dernier) pose une voix off sur un documentaire où des images d'archives se mêlent à celle de Didier Eribon revenant à Reims pour rendre visite à sa mère. C'est grâce à Didier Eribon que Thomas Ostermeier a fait la connaissance d' Edouard Louis, jeune talent repéré par le sociologue alors qu'il était étudiant en histoire à l'université de Picardie. Louis a dédié à son mentor son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, la petite bombe littéraire lâchée en 2014 au éditions du Seuil. Edouard Louis, encore un autre transfuge, y raconte les circonstances de sa "fuite" hors de son milieu natal prolétaire et homophobe. Il a par ailleurs inscrit à l'université de Picardie une thèse de doctorat portant sur les "trajectoires des transfuges de classe". Via Eribon, Ostermeier a aussi rencontré l'écrivaine Annie Ernaux, autre membre de la bande, qui figurait, tout comme Eribon et Geoffroy de Lagasnerie, parmi les auteurs d'un ouvrage collectif dirigé par Edouard Louis, Pierre Bourdieu, l'insoumission en héritage (PUF, 2013), consacré à cette figure tutélaire, le sociologue français (1930 - 2002) ayant passé une partie de sa carrière à démonter les mécanismes de la reproduction des hiérarchies sociales (La Reproduction, La Distinction). "Je me sens proche de ces écrivains qui parlent de leurs origines mais aussi d'une société de classes, d'une société qui exclut, où une partie de la société en domine une autre", confie Ostermeier qui, après avoir lu Histoire de la violence, le deuxième roman d'Edouard Louis, a décidé de le transposer au théâtre. Un spectacle monté à la Schaubühne, en septembre dernier. Après avoir dédié l'essentiel de ses mises en scène à des pièces allemandes (des incontournables Brecht et Büchner au jeune Marius von Mayenburg), anglo-saxonnes (Shakespeare bien sûr, mais aussi Mark Ravenhill, Sarah Kane, Enda Walsh, Caryl Churchill...) et scandinaves (dont Ibsen, Jon Fosse, Lars Norén), Thomas Ostermeier s'est donc consacré, quasiment coup sur coup, à l'adaptation de deux textes français et non théâtraux. Un doublé que le metteur en scène accepte de considérer comme "une sorte de diptyque", à cause du regard sur la société et sur leurs origines que partagent Eribon et Louis, tout en précisant: "Mais il y a toute une génération entre les deux. Et puis Didier n'écrit pas de la littérature, mais des essais sociologiques, politiques, autobiographiques. Alors que Edouard est un écrivain." Et c'est justement la qualité d'écriture, les enjeux narratifs d'Histoire de la violence qui ont poussé, comme un défi particulièrement excitant, le metteur en scène à se lancer dans une adaptation théâtrale. Le roman déploie en effet une juxtaposition de temporalités, de voix et de perspectives qui rendent le récit complexe tout en gardant une limpidité et une fluidité à la lecture. On y retrouve Eddy Bellegueule/Edouard Louis, le personnage du premier roman, devenu adulte et retraçant son agression, le soir de Noël à Paris, par Reda, séduisant Kabyle qui l'a abordé en rue et qu'il a fait monter chez lui. Son récit à la première personne se superpose aux versions des faits livrées à ses amis Didier et Geoffroy, à la police, au médecin, et surtout à sa soeur Clara, que le narrateur, alors qu'il loge chez elle quelque jours, écoute en secret raconter les événements à son mari. Comme dans En finir avec Eddy Bellegueule, la réalité et la fiction s'épousent presque parfaitement au sein d'un ouvrage "autobiographique" puisque dans la "vraie vie", Edouard Louis a déposé en 2012 une plainte pour viol et tentative de meurtre contre Reda B. "J'essaie toujours de monter les pièces avec le moins de gens possible, précise Thomas Ostermeier. Pas pour des questions budgétaires mais parce que je veux absolument que tous les acteurs soient impliqués tout le temps, qu'ils soient la plupart du temps sur scène." Dans Histoire de la violence, aux côtés de Thomas Witte à la batterie, ils sont quatre comédiens: Laurenz Laufenberg incarne Edouard et Renato Schuch est Reda, tandis que Alina Stiegler et Christoph Gawenda se répartissent les autres personnages, famille, amis, officiers de la police, infirmière... Le tout en transposant, dans l'espace-temps scénique, les procédés de juxtaposition des points de vue utilisés dans le roman. "Edouard et sa soeur sont dans une situation de concurrence, analyse le metteur en scène, de compétition sur la manière dont les événements se sont passés et, surtout, sur le caractère prémédité ou non de l'agression de Reda. Est-ce que Edouard peut faire confiance à ses propres émotions, au fait qu'il a eu l'impression de tomber amoureux de Reda, ou est-ce qu'il est simplement trop naïf pour survivre dans une grande ville? C'est aussi un combat d'Edouard pour sa propre autonomie." Et dans sa restitution du roman, Thomas Ostermeier ne fait pas l'impasse sur la violence, présente explicitement dès le titre (comme dans les autres romans d'Edouard Louis, le troisième étant Qui a tué mon père) et dès la première phrase du livre ("la tentative d'homicide"). "J'ai suivi mes propres intuitions, expose le metteur en scène, avec Edouard dans la salle de répétition, qui a suivi une grande partie de la création. Avec l'auteur et les acteurs, on a essayé de répondre à la radicalité de l'écriture et de l'histoire. Donc il y a aussi sur scène des moments qui sont "violents"." Mais chez Ostermeier, le processus de création, lui, est tout sauf violent. "Dans la salle de répétition, il y a une ambiance de confiance, de complicité, la volonté de créer quelque chose ensemble. Jamais je n'exige quelque chose d'un acteur. Je propose des situations mais jamais la manière de les jouer. Ça se passe sans que ça ne soit annoncé, ou prévu. On essaie de suivre le flow - je n'ai même pas un nom pour ça -, on essaie de suivre le chemin. Une sorte d'énergie se crée et quand cette énergie est juste, et on le sent tout de suite Quand on sent que cette voie est le bon chemin, on la suit." Sur le site du St. Ann's Warehouse, salle de spectacle à Brooklyn où Histoire de la violence était présenté en novembre dernier, il est précisé que le spectacle "contient de la nudité, du contenu sexuel et de la violence sexuelle simulée", tout en recommandant la pièce aux plus de 17 ans. Aux spectateurs de choisir de s'y confronter ou pas. Le metteur en scène ne se soucie pas de cette question. "J'essaie d'être honnête avec moi-même, avec l'oeuvre de l'auteur et avec les corps et les âmes des acteurs, conclut Ostermeier. Quand je commence à penser au public, c'est foutu. Edouard dit que c'est super- important que ce soit montré parce que ça existe, et si ça existe, il faut que l'on s'y confronte. Dans le théâtre grec, il y avait ce qu'on appelle la catharsis, qui se crée du fait de regarder des choses atroces. On se confronte à l'atrocité pour expurger le monstrueux à l'intérieur de soi. L'industrie du cinéma est remplie de violence, sans aucune raison, juste pour le plaisir, pour le divertissement. Ici, on ne le fait pas pour le plaisir, on le fait parce que ça existe. Il faut se demander d'où vient cette violence. Est-ce qu'elle fait partie de nos sociétés? Est-ce que ça vient du racisme? Du fait qu'il n'y a pas d'intégration? Ce sont toutes des questions fondamentales sur la structure de nos sociétés."