C'est une belle occasion qui vient de filer sous le nez de Bruxelles. L'une de ces opportunités, ne se présentant malheureusement pas deux fois, qui fournissent le billet aller pour rejoindre le cénacle des capitales significatives sur le grand échiquier de l'art urbain. Felipe Pantone (Buenos Aires, 1986) avait soumis à la ville un projet inédit en la matière: une vaste fresque murale réalisée à partir d'un dispositif automatisé. Le geste de ce "robot capable de taguer" aurait tiré un trait sur une certaine idée romantique du graffiti selon laquelle une oeuvre s'écrit en chair et en os au spray can. La mort annoncée du street art? Elle est pour l'instant reportée dans la mesure où la société Inter-Beton, propriétaire d'une tour propice, a préféré ne pas donner suite à la proposition. Il s'agit d'une perte sèche pour la capitale, tant la signature de Pantone est aujourd'hui prisée, comme le prouve la présence de son nom au casting de Beyond the Streets, événement programmé jusqu'au 6 juillet prochain à Los Angeles et présenté comme "the definitive showcase of graffiti & street art".
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C'est une belle occasion qui vient de filer sous le nez de Bruxelles. L'une de ces opportunités, ne se présentant malheureusement pas deux fois, qui fournissent le billet aller pour rejoindre le cénacle des capitales significatives sur le grand échiquier de l'art urbain. Felipe Pantone (Buenos Aires, 1986) avait soumis à la ville un projet inédit en la matière: une vaste fresque murale réalisée à partir d'un dispositif automatisé. Le geste de ce "robot capable de taguer" aurait tiré un trait sur une certaine idée romantique du graffiti selon laquelle une oeuvre s'écrit en chair et en os au spray can. La mort annoncée du street art? Elle est pour l'instant reportée dans la mesure où la société Inter-Beton, propriétaire d'une tour propice, a préféré ne pas donner suite à la proposition. Il s'agit d'une perte sèche pour la capitale, tant la signature de Pantone est aujourd'hui prisée, comme le prouve la présence de son nom au casting de Beyond the Streets, événement programmé jusqu'au 6 juillet prochain à Los Angeles et présenté comme "the definitive showcase of graffiti & street art". Dès douze ans, Pantone met la main à la bombe du côté de Valence, la cité espagnole dans laquelle il a grandi. Il y prend la mesure de l'urgence. Au fil du temps, son réseau s'élargit, comptant Sozyone, graffeur bruxellois bien connu et l'un des membres fondateurs de l'Ultra Boys Crew, parmi ses contacts. Par l'intermédiaire de ce dernier, il vient à Bruxelles, Dour ou Gand, sous le nom de PANT1. Dès 2005, son aura est internationale et ses oeuvres vont s'inscrire au coeur des grandes capitales, de Paris à Barcelone, en passant par Lisbonne et la Palestine. C'est en 2014 que sa carrière connaît un vrai coup d'accélérateur à la faveur de plusieurs solo shows (France, Japon, Espagne) et d'expositions collectives marquantes (Tuenty Six à Sidney, Honey, I Shrunk the Streets à San Francisco). À partir de là, il sera sollicité par plusieurs marques et sera embarqué en 2016 sur le cinquième volet du projet Lasco, cycle de propositions grand format ayant l'art urbain en ligne de mire. Pour cette première édition à l'extérieur du Palais de Tokyo, le commissaire Hugo Vitrani offre une perle rare à l'Argentin. À la faveur d'un partenariat avec la société Vinci Autoroutes, c'est une époustouflante "cathédrale de béton", comme l'écrira le journal Le Monde, qui échoit à Pantone. L'espace en question? Le tunnel du Duplex A86, reliant Rueil-Malmaison à Vélizy, à l'ouest de Paris, soit une zone de 4.000 m² sur laquelle il signera une fresque hypnotique. Moralité? Pas l'ombre d'une chance, donc, que Felipe Pantone éprouve le moindre regret vis-à-vis du rendez-vous bruxellois manqué. Il y a tout à parier qu'à l'heure qu'il est il ne s'en souvient déjà plus. C'est que "regret", "remords", voire "archive" et "conservation", ne sont pas des mots qui figurent au vocabulaire de l'intéressé. Depuis qu'il a initié une pratique en studio, sans tirer un trait sur la rue pour autant, Pantone s'est engagé dans la voie d'un manifeste néo-futuriste, en ce qu'il a le mouvement perpétuel en ligne de mire. "Aujourd'hui sont produites bien plus d'images que ce que nous pouvons voir. L'offre dépasse largement la demande. Cela m'est égal d'être perdu au milieu de ce flux, tout ce qui m'importe c'est que mon oeuvre l'épouse en se transformant sans cesse", précise-t-il régulièrement. Raphaël Cruyt, l'une des deux têtes pensantes d'Alice Gallery, complète le tableau: "Il a toujours cherché à se démarquer. En rue, il utilisait le noir et blanc pour se distinguer. Son travail en studio fait un usage intensif de la couleur. Le territoire qu'il explore est neuf, il se situe au carrefour de l'art urbain et de la culture geek. Il ambitionne de refléter l'abondance et la vitesse des images. Pantone est un homme pressé voulant faire corps avec les processus de digitalisation qui dématérialisent notre monde. Pour lui, le progrès technologique est extrêmement positif, il appelle de ses voeux le flux d'informations, même sans hiérarchie. Certaines de ses pièces sont produites à partir d'une imprimante qu'il manoeuvre comme un DJ scratcherait une platine (une vidéo de ce type de production, tournée avec un drone, est à voir sur le site de la galerie bruxelloise, NDLR). Il n'éprouve pas le moindre attachement par rapport au geste, il ne le fétichise pas. L'effet qui en résulte est celui d'un fondu chromatique comparable à celui que chacun produit quand il fait défiler rapidement les images de son compte Instagram." Cette attitude vis-à-vis de la technologie rappelle l'engouement d'un Marinetti au début du siècle passé. Comme lui, il aurait pu déclamer: "Nous répudions l'antique Venise exténuée et anémiée par des voluptés séculaires, nous répudions la Venise des étrangers amants du snobisme et de l'imbécillité universels..." Mais, en phase avec les problématiques actuelles, il a préféré confier de manière très explicite au magazine Juxtapoz: "Mon travail est le reflet de mes expériences et de ma vision du monde. La révolution numérique a transformé le monde qui est aujourd'hui plus dynamique et connecté. J'essaye de retrouver cette sensation dans mon travail en utilisant des éléments et des compositions dynamiques." Devant les tableaux et les sculptures présentées dans la galerie, surgissent des références historiques que l'on n'aurait pas spécialement imaginées. L'art cinétique et les noms de Vasarely, Julio Le Parc ou Carlos Cruz-Diez s'invitent en ce que les images produites ne tiennent en place à aucun moment. Fonds peints à la bombe, impression sur aluminium, couleurs incertaines ou plexiglass teint, la lumière se meut sur les surfaces, jouant avec l'oeil. Il y a de l'intranquillité dans ce travail. Celle d'une époque, la nôtre.