Dans la cour d'honneur du Palais des papes à Avignon, la vision était saisissante. Elle rappelait certains monuments de l'histoire de l'art, comme la Pietà de Michel-Ange et Le Massacre des innocents de Pierre-Paul Rubens. Après une première partie où des danseurs adultes, couchés au sol, en total relâchement, étaient déplacés par une grue, un tapis roulant et une plateforme sur pistons, un homme entrait sur la scène en portant un enfant dans ses bras. Un enfant dont les yeux restaient clos, inanimé. Inerte. Dans un abandon rappelant la confiance absolue que l'enfant place en ses parents, mais qui, une fois prolongé, devenait immanquablement inquiétant. Ce premier duo était suivi par d'autres, développant ensemble une série de variations d'impulsions du mouvement de l'adulte manipulant à l'enfant manipulé.
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Dans la cour d'honneur du Palais des papes à Avignon, la vision était saisissante. Elle rappelait certains monuments de l'histoire de l'art, comme la Pietà de Michel-Ange et Le Massacre des innocents de Pierre-Paul Rubens. Après une première partie où des danseurs adultes, couchés au sol, en total relâchement, étaient déplacés par une grue, un tapis roulant et une plateforme sur pistons, un homme entrait sur la scène en portant un enfant dans ses bras. Un enfant dont les yeux restaient clos, inanimé. Inerte. Dans un abandon rappelant la confiance absolue que l'enfant place en ses parents, mais qui, une fois prolongé, devenait immanquablement inquiétant. Ce premier duo était suivi par d'autres, développant ensemble une série de variations d'impulsions du mouvement de l'adulte manipulant à l'enfant manipulé. "Ce que les enfants amènent souvent dans un spectacle, c'est la vie, la joie. J'avais envie de prendre cette image de l'enfance à contre-pied, se rappelle le chorégraphe français Boris Charmatz à propos d'Enfant, créé lors de l'édition 2011 du festival d'Avignon à laquelle il était artiste associé, et repris aujourd'hui à Charleroi, avec un groupe d'enfants mêlant jeunes Carolos et jeunes Berlinois (1). A l'époque, j'avais l'impression - mais aujourd'hui, les problématiques sont similaires - que l'enfance était un sujet éminemment politique. On parlait beaucoup de pédophilie, en Belgique, en France et dans le monde entier, mais on parlait trop peu de la pauvreté des enfants, de l'éducation nationale, du financement des écoles. Nicolas Sarkozy était alors président et on venait arrêter les enfants de migrants à la sortie des écoles pour attraper en même temps les parents et les enfants. Dans ce contexte, je me disais qu'il y avait beaucoup plus à dire et à faire que d'amener une image rassurante de l'enfance sur une scène." Il faut bien constater que, depuis une série de disparitions et de découvertes macabres, depuis les révélations scandaleuses au sein de l'Eglise, notre regard a changé sur l'enfance, effaçant une certaine insouciance, une certaine légèreté. "Quand j'étais moi-même enfant, j'ai vu Les Survivants, chorégraphié par Jean-Claude Gallotta (1983), où une quarantaine d'enfants couraient tout nus sur la scène, explique Boris Charmatz. C'était extraordinaire. J'avais adoré. Aujourd'hui, c'est impossible de faire ça. D'ailleurs, les images de ce spectacle ont disparu de la circulation, parce qu'elles pourraient être utilisées à d'autres fins." Certaines images du passé récent hantent les mémoires et le motif de l'innocence abusée a causé plusieurs chocs théâtraux ces dernières années. Ceux qui ont vu la version du Purgatoire dantesque donnée par Romeo Castellucci au Kunstenfestivaldesarts en 2009 n'ont pu oublier la sensation de malaise grandissant face à cette mère et ce fils qui attendent le retour du père à la maison. Tellement intenable qu'un des spectateurs a perdu connaissance lors de la représentation à laquelle nous assistions. Personne n'a pu non plus oublier l'émotion déclenchée par Five Easy Pieces de Milo Rau (encore au Kunstenfestivaldesarts, en 2016) (2), où le metteur en scène suisse reconstituait certains épisodes de l'affaire Dutroux avec un groupe de sept enfants, auditionnés puis dirigés par le comédien Peter Seynaeve, dont l'omnipotence était amplifiée par les gros plans de son visage projetés en direct sur l'écran géant surplombant la scène. Dans le programme qui accompagnait le spectacle, Milo Rau, jamais avare de formules choc, dressait un parallèle entre l'emprise du metteur en scène sur ses acteurs enfants et la pédophilie: "Le théâtre créé avec des enfants pour les adultes est - du point de vue esthétique et dans un sens métaphorique, bien entendu - ce que la pédophilie est du point de vue des rapports: ce n'est pas une relation amoureuse entre deux partenaires à la responsabilité égale, mais un rapport de force unilatéral face auquel doivent se positionner les enfants, c'est-à-dire le pôle le plus faible des deux." Mais tout le monde n'adopte pas cette vision très verticale des rapports dans la création d'un spectacle avec des enfants. Pour le chorégraphe bruxellois Seppe Baeyens, l'horizontalité s'impose. Depuis le début, ses spectacles ont été marqués par l'intergénérationnalité et pour lui, tous - enfants, adultes, seniors, porteurs d'un handicap et danseurs professionnels - sont placés sur le même pied. "C'est sans doute lié à mon parcours personnel, confie-t-il. Quand j'avais 16 ans, j'ai pris part à un projet de danse à l'école, avec un chorégraphe, auquel participaient les élèves mais aussi les professeurs. Avant ça, j'avais toujours eu une relation difficile avec les enseignants, je ne supportais pas beaucoup l'autorité, la hiérarchie. Dans ce projet de danse, cette hiérarchie disparaissait. C'est là, je pense, qu'est née chez moi la nécessité de rassembler dans mes spectacles des gens qui appartiennent normalement à des segments distincts de la société. Le studio de danse devient alors un lieu où peuvent entrer en dialogue différents âges, différents groupes sociaux, avec la danse comme langage commun. Je compare souvent mon travail à une composition où chaque personne, qu'elle ait 8 ou 88 ans, est une impulsion. Et j'ai besoin de toutes ces impulsions, elles sont toutes aussi importantes dans ma composition." Actuellement en tournée, la dernière création de Seppe Baeyens, Invited (3), instaure autour d'un énorme boudin bleu une sorte d'utopie où tout le monde, interprètes et spectateurs, enfants et adultes, entre dans la danse, à égalité. Avec une générosité contagieuse. Ici, point de malaise, mais au début de sa carrière, quand il a présenté De (on)mogelijke vriendschap van Augustijn en Stef (L'amitié (im)possible d'Augustijn et Stef), duo entre un enfant et un comédien- musicien adulte, Seppe Baeyens a, lui aussi, été confronté à la déformation du regard des spectateurs, chargé d'angoisse. "Je lis parfois que les pères ont peur de prendre un bain avec leur enfant, déclare-t-il. Où en est-on arrivé? En Angleterre, je ne peux pas donner un workshop tout seul à des enfants, il doit avoir une deuxième personne présente avec moi. Je pense que le théâtre et surtout la danse, où le corps est central, sont justement des lieux où nous pouvons nous confronter à une physicalité. On a besoin de ça comme réponse à ces peurs." Un point de vue largement partagé par Boris Charmatz: "Rien que de dire qu'Enfant est un spectacle où des adultes "touchent" des enfants, rien qu'à ce mot, on sent déjà une réticence. Et en même temps, pour moi, surtout en tant que danseur, le toucher est fondamental. Les nourrissons apprennent par le toucher des parents. C'est important qu'ils se sentent entourés, supportés. Aujourd'hui, on vit dans une société de peur, une peur qui n'est certes pas là pour rien, mais qu'il faut dépasser. C'est aussi ce que dit le spectacle: on est une société où l'on peut danser ensemble, adultes et enfants, se porter les uns les autres. Ce sont des images fortes mais on peut les assumer, les affronter." Et si Boris Charmatz avait au départ en tête de laisser les enfants jouer les Belles au bois dormant pendant tout son spectacle, il a dû céder à leur enthousiasme et leur irrésistible envie de danser eux-mêmes. "Les enfants me disaient: "Oui, oui, Boris, on a bien compris, mais quand est-ce que nous on va manipuler les adultes? Quand est-ce qu'on va les porter?" Ils ont tellement insisté qu'à une fin de répétition, on les a laissés faire. C'est comme ça que le spectacle a changé complètement. C'est devenu un spectacle d'enfants qui se réveillent, qui dansent, qui tournent et tourbillonnent et puis qui s'occupent eux-mêmes des adultes. Ce sont eux qui nous ont entraînés à repenser la dramaturgie." Avec un joyeux final, sous le signe du chaos, où les enfants prennent le pouvoir et manipulent les adultes. C'est ce qui rend Enfant si complexe, riche, avec son évocation, par l'intermédiaire du joueur de cornemuse Erwan Keravec, de la légende du Joueur de flûte de Hamelin. Reprise par les frères Grimm, elle raconte comment un musicien, pour se venger des habitants d'une ville dont il avait fait fuir les rats mais qui avaient refusé de le payer pour ce service, avait charmé de nuit tous les enfants pour les emmener avec lui ou les noyer dans la rivière (selon les versions). Fragile et manipulable, charriant derrière son innocence tout un cortège de contes et de tableaux, l'enfant symbolise toujours aujourd'hui ce point faible auquel il est indécent de s'attaquer. Jamais sa présence sur une scène ne sera anodine.