Parmi les innombrables lieux qui dévoileront leurs coulisses lors des Journées du patrimoine (1) figure un des plus anciens théâtres encore debout de la Région bruxelloise: le Théâtre royal du Parc (2), installé dans l'écrin de verdure qui fait face au Palais royal. Sa construction remonte à 1782, soit à peu près au même moment que l'aménagement du parc lui-même et donc bien avant que la Belgique ne soit un Etat. D'ailleurs, selon ses occupants (français, autrichiens, hollandais, anglais, dans le désordre), ses différentes appellations reflètent fidèlement les bouleversements politiques qui ont marqué Bruxelles: Petit-Théâtre, théâtre anglais du Parc, Hollandsche schouwburg in het Park, Parc-Variétés, Schouwburg der Warande ou encore Parktheater von Brüssel pendant la Première Guerre mondiale où il fut réquisitionné par les Allemands.
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Parmi les innombrables lieux qui dévoileront leurs coulisses lors des Journées du patrimoine (1) figure un des plus anciens théâtres encore debout de la Région bruxelloise: le Théâtre royal du Parc (2), installé dans l'écrin de verdure qui fait face au Palais royal. Sa construction remonte à 1782, soit à peu près au même moment que l'aménagement du parc lui-même et donc bien avant que la Belgique ne soit un Etat. D'ailleurs, selon ses occupants (français, autrichiens, hollandais, anglais, dans le désordre), ses différentes appellations reflètent fidèlement les bouleversements politiques qui ont marqué Bruxelles: Petit-Théâtre, théâtre anglais du Parc, Hollandsche schouwburg in het Park, Parc-Variétés, Schouwburg der Warande ou encore Parktheater von Brüssel pendant la Première Guerre mondiale où il fut réquisitionné par les Allemands. Abritant comédiens, circassiens, diaporamas ou même chevaux d'un manège, le Théâtre royal du Parc (son nom définitif depuis 1918) a connu parallèlement bien des transformations sur le plan architectural. "D'origine, il ne reste apparemment plus que la façade de style néoclassique d'influence toscane, plus précisément le carré surmonté du fronton, précise Marie-Noëlle Martou, architecte attachée à la cellule Patrimoine historique de la Ville de Bruxelles et auteure d'un mémoire de fin d'études sur le Théâtre royal du Parc et d'une étude historique en vue de sa restauration à la fin des années 1990. Le bâtiment a été agrandi en hauteur et en largeur. On a ajouté les loges, le portique couvert de l'entrée, les annexes arrondies. Dans toutes ces interventions, c'est quasiment chaque fois un architecte de la Ville qui a travaillé, puisque celle-ci est devenue propriétaire en 1818. Et pas n'importe qui: Joseph Poelaert, Victor Jamaer, Nicolas Roget, Henri Partoes, ou encore François Malfait, qui a reconstruit la salle en béton armé. On a régulièrement envisagé de démolir le théâtre, pour des raisons de vétusté, notamment quand le lanterneau s'est effondré en 1821, mais ça ne s'est jamais concrétisé." On connaît la triste maladie typiquement bruxelloise qui consiste à raser à tort et à travers, à faire table rase de perles du passé, souvent par appât du gain. Autre édifice remarquable passé entre les mailles du filet destructeur: les Halles de Schaerbeek (3), implantées sur l'un des grands axes de la commune, la rue Royale Sainte-Marie. Typique de l'architecture industrielle avec sa structure mariant métal et verre, cet ancien marché couvert a été érigé en 1865. "A cette époque, on était ici en pleine campagne, rappelle Houda Hamid, chargée de médiation aux Halles et qui assumera des visites guidées lors des Journées du patrimoine. Schaerbeek était alors un village construit autour d'un ruisseau. Situées entre la zone agricole et le centre ville, à la limite de la petite ceinture, les Halles devaient permettre à la population en pleine explosion démographique d'avoir accès à la nourriture, au même titre que les abattoirs d'Anderlecht et les Halles Saint-Géry. Le bourgmestre Jules Anspach avait lancé dans la seconde moitié du XIXe siècle de grands travaux dans le centre de Bruxelles, dont le voûtement de la Senne et le percement de grandes artères, avec l'objectif de faire revenir la bourgeoisie au centre-ville. Mais les travaux se sont enlisés pendant cinquante ans, faisant du centre un chantier permanent. Conséquence: les classes supérieures ont fui le secteur et se sont installées dans les communes aux alentours, dont Schaerbeek." Les Halles sont au nombre de deux: la grande, qui accueillait les étals de fruits et de légumes, et la mercerie dans les galeries du premier niveau; la petite était réservée au poisson tandis que "la ruelle" (aujourd'hui la billetterie et le bar du rez-de chaussée) réunissait le beurre et le fromage, comme l'indique encore l'inscription sur la façade. Eclipsés par les grands magasins comme l'Innovation, les marchés couverts tombent en désuétude et dans les années 1920, les Halles de Schaerbeek sont abandonnées. La commune, propriétaire, va s'en servir comme espace de stockage pour les matériaux de chantier, puis comme parking, avant d'envisager sérieusement, au début des années 1970, de vendre la parcelle à une agence immobilière qui projette de faire place nette pour y construire des logements. C'est là qu'intervient Jo Dekmine, figure notoire du milieu culturel alternatif bruxellois, qui a déjà mis sur orbite à Schaerbeek le cabaret l'Os à Moelle et le Théâtre 140. Avec un groupe d'amis, Dekmine se mobilise pour sauver les Halles, lieu idoine pour accueillir des spectacles de grande ampleur. Après une période de semi-squattage typique de l'esprit post-68, la Commission française de la culture de l'Agglomération bruxelloise (aujourd'hui Cocof) rachète le bâtiment, en 1975, avec l'objectif de le transformer en lieu culturel polyvalent. "La spécificité des Halles, c'est qu'il n'y a pas de scène permanente, pas de gradins fixes, ajoute Houda Hamid. Ce qui permet une grande flexibilité. On peut la diviser, on peut placer la scène où on veut, disposer le public de manière circulaire... Tout est possible. Et les 20 mètres de hauteur sous plafond sont particulièrement adaptés pour les spectacles de cirque contemporain, qui sont une des spécialités des Halles aujourd'hui." L'architecture des théâtres, que ce soit dans leur organisation intérieure ou dans l'aspect de leur façade, a évolué en même temps que la société et que la place des représentations théâtrales dans la vie de la cité. Dans une certaine mesure, il était parfois plus important pour les spectateurs d'être vus des autres que de voir la scène. C'est ce que permettent les salles "à l'italienne", avec leur forme semi-circulaire et leurs balcons, comme au Théâtre royal du Parc. Pour la construction du Théâtre national (4), institution née sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale et qui devait trouver un nouvel ancrage suite à la démolition du Centre Rogier en 1994, l'architecte Olivier Bastin (bureau L'Escaut) s'est inspiré de la structure à l'italienne, mais moins pour des raisons mondaines que pour une question d'osmose du public et un rapport d'intimité entre scène et salle. "Au National, les spectateurs du gradin principal peuvent voir les spectateurs des galeries latérales, explique-t-il. On se sent alors comme faisant partie d'un groupe et ça, c'est fondamental parce qu'il faut que les spectateurs réagissent comme un ensemble. Sinon les comédiens sont obligés de jouer sur plusieurs registres. Par exemple, quand le National était à la tour Rogier, les acteurs étaient obligés de porter leur voix à trois niveaux différents: au parterre, aux corbeilles et au balcon." Mais là où le National s'éloigne du théâtre à l'italienne, c'est dans sa façade, s'étalant sur le boulevard Jacqmain. Pas d'escaliers ici, pas de fronton ou de colonnes typiques des imposants "temples de l'art" - ce qui a pu en décontenancer certains lors de l'inauguration en 2004 - mais un alignement épuré de verre et une entrée à même le trottoir. "La façade est comme un grand voile, on invite les gens à se glisser en dessous, poursuit l'architecte. Avec ces verres transparents, on crée le désir de rentrer." En réalité, tout l'agencement du National a été pensé à partir de l'arrière du bâtiment, depuis ce qu'Olivier Bastin appelle "le niveau 0". "On a presque démarré depuis l'envers du décor, retrace-t-il. Ma petite maladie, c'est d'avoir bossé pendant deux ans dans un théâtre (NDLR: à l'Atelier Sainte-Anne, aujourd'hui Théâtre les Tanneurs) et je sais ce que ça coûte de monter et descendre des escaliers à 3 heures du matin en portant de lourds éléments de décor. Le National a été conçu à partir d'un niveau très précis de la rue Saint-Pierre, à l'arrière, à 80 centimètres au-dessus du niveau de la rue. Ce qui fait que pour monter et démonter un spectacle, on raccourcit presque dix fois le temps de travail par rapport à certains autres théâtres." Olivier Bastin a récemment vu un autre théâtre "sortir de terre": le Rideau de Bruxelles (5) dont il a, en tant que président du conseil d'administration, suivi le chantier, sur un projet du bureau Ouest Architecture. Contraint au nomadisme depuis son éviction du Palais des beaux-arts en 2010, le Rideau a enfin trouvé un refuge définitif à Ixelles, dans l'ancien XL Théâtre qui était à l'origine une charbonnerie. Il s'agit donc ici d'une rénovation, cas de figure plus compliqué qu'une nouvelle construction, comme le souligne Olivier Bastin, mais qui présente un avantage appréciable: "Ce qui manque dans du neuf, c'est l'histoire du lieu. On le vit très intensément au Rideau: alors que le chantier vient de se terminer, on a l'impression qu'il était déjà là. On sent la mémoire du lieu à travers les briques, à travers les traces, et on retrouve assez aisément dans la salle ce rapport lié à l'intimité entre le public et le plateau, qui est fondamental. Le public se sent familier de la vie qui va se dérouler dans cette "maison de théâtre". C'est vraiment la réussite du projet de Ouest Architecture : à travers un acte tout simple (le patio central articulant toutes les fonctions et les services), on nourrit ce qui va être le moment sacré, c'est-à-dire la relation entre le public et le plateau dans la salle." Et le nouveau Rideau d'ajouter ainsi sa pierre à la longue et passionnante histoire des théâtres bruxellois.