Château d'Hélécine, en Brabant wallon. Brigitte Baillieux et Guy Theunissen, les deux meneurs de la compagnie théâtrale La Maison Ephémère, font visiter cette somptueuse demeure néoclassique au réalisateur et producteur Tanguy Cortier. De l'escalier monumental à la grande rotonde dont le dôme culmine à 27 mètres, il s'agit pour le réalisateur de repérer les lieux, d'examiner les possibilités de chaque espace pour y capter, dans une semaine à peine, la nouvelle création de la compagnie, Les Bruits de la vie, suite de petites tranches d'existence impliquant 14 comédiens et un chien.
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Château d'Hélécine, en Brabant wallon. Brigitte Baillieux et Guy Theunissen, les deux meneurs de la compagnie théâtrale La Maison Ephémère, font visiter cette somptueuse demeure néoclassique au réalisateur et producteur Tanguy Cortier. De l'escalier monumental à la grande rotonde dont le dôme culmine à 27 mètres, il s'agit pour le réalisateur de repérer les lieux, d'examiner les possibilités de chaque espace pour y capter, dans une semaine à peine, la nouvelle création de la compagnie, Les Bruits de la vie, suite de petites tranches d'existence impliquant 14 comédiens et un chien. La bonne nouvelle est tombée le 19 novembre: sous l'impulsion de Bénédicte Linard, ministre de la Culture et des Médias (Ecolo), la Fédération Wallonie-Bruxelles a dégagé 1,6 million d'euros pour financer des dizaines de captations. Certaines mettront en valeur les réserves des musées, d'autres relayeront une "salle de concert virtuelle", mais le plus gros chapitre de l'opération concerne les arts vivants: une cinquantaine de spectacles - de danse, cirque, théâtre - dont une dizaine pour le jeune public, seront captés, à Bruxelles et en Wallonie, par des professionnels. C'est la RTBF qui coordonnera l'ensemble et diffusera les contenus sur sa plateforme Auvio. Tant du côté de la ministre que de la RTBF, ce projet, contrant l'arrêt forcé de tout un pan de la culture, couvait depuis plusieurs mois. "Lors du premier confinement, en avril dernier, j'ai proposé de créer un groupe de travail baptisé "Un futur pour la culture", aussi appelé "le groupe des 52", retrace Bénédicte Linard. Un des axes du rapport remis par ce groupe était de penser le numérique pour soutenir le secteur et la diffusion culturels. Puisque pour l'instant on ne peut pas aller au spectacle, pourquoi ne pas faire venir le spectacle vers le public, à domicile, à travers des captations? Même si, évidemment, on ne remplacera jamais l'émotion collective, le plaisir qu'on a d'être physiquement face à un spectacle, en contact avec des artistes." A la RTBF, on était arrivé à la même conclusion au sortir de la sixième "Journée culture", organisée en septembre et rassemblant des responsables de la maison et des représentants du secteur culturel. "Le thème de cette réunion de travail était: comment la RTBF peut-elle aider le secteur culturel dans les prochains mois", précise Hakima Darhmouch, responsable du pôle Culture et Musique à la RTBF. Que fallait-il faire si on reconfinait alors que la rentrée théâtrale allait commencer? Une des idées qui a émergé était de capter les pièces prêtes à être jouées, pour que ce travail serve, qu'il reste des traces. Nous avons fait cette proposition au cabinet Linard et demandé un budget permettant de payer les acteurs, les créateurs, les techniciens autour de ces projets et de confier les captations à des maisons de production indépendantes dont l'économie s'est, elle aussi, ralentie à cause de la crise." "Il faut signaler que nous n'avons pas attendu la pandémie pour faire des enregistrements de spectacles, note Carine Bratzlavsky, en charge des arts de la scène, qui coordonne l'opération. Il y a cinq ans, la RTBF a relancé ces captations, au rythme d'une dizaine par an, et un lien de confiance s'est installé progressivement avec les acteurs des arts de la scène." Mais ici, la démarche prend une ampleur inédite et le timing est serré. La RTBF souhaite commencer à diffuser les spectacles sur Auvio "pour les fêtes" et prolonger l'action au moins pendant tout le mois de janvier, alors qu'une réouverture des théâtres ne s'envisage désormais plus avant le 1er février. En un mois, il faut donc repérer les spectacles coupés en plein élan, reportés, mort-nés, mais prêts à être joués, mettre en contact les équipes de ces spectacles avec les maisons de production, et, bien sûr, tourner et monter les captations. Face à l'horizon bouché par la Covid, certains avaient déjà pris les devants, prêts à assumer eux-mêmes la charge financière d'une captation au cas où la Fédération ne débloquerait pas les fonds. Par exemple, Jean-Michel Van Den Eeyden, directeur artistique du théâtre de l'Ancre, à Charleroi, qui voulait une perspective pour la reprise de A Dance for Greta, une création autour de la figure de Greta Thunberg, avec cinq jeunes danseuses à l'énergie hip-hop, menée avec la chorégraphe Fatou Traoré. "Ce spectacle, on ne l'avait joué qu'une fois, à l'ouverture de notre festival Kicks! / Regard(s) sur la jeunesse, en février dernier. Cette reprise, qui devait avoir lieu du 17 au 20 novembre, faisait vraiment partie de nos nécessités, précise-t-il. Il faut reconnaître que dans notre métier, annuler un spectacle, c'est difficile, mais quand tu n'arrêtes pas d'annuler et annuler encore, c'est comme une suite de défaites, ce n'est pas facile à gérer. Je savais que ce projet de captations était potentiellement en route, mais je ne pouvais pas attendre le feu vert définitif. A un moment donné, on s'est dit qu'on le faisait, quoi qu'il arrive." C'est ce qui explique que cet enregistrement a eu lieu dès le lendemain de l'annonce ministérielle, avec Julien Stroïnovsky aux commandes, réalisateur qui avait déjà tourné une captation rudimentaire de A Dance for Greta à la création (des prises de vue basiques sont généralement transmises à d'éventuels programmateurs) et qui était également chargé d'un making of de la reprise. "J'étais très heureux du travail de Julien, donc j'ai voulu continuer à travailler avec lui sur quelque chose de plus grande ampleur d'un point de vue technique, poursuit Jean-Michel Van Den Eeyden. Ici, on avait cinq caméras et on a joué le spectacle comme si on le faisait pour le public, pour garder ce souffle. Mais on l'a fait trois fois, trois filages sur une seule journée. C'est assez énorme." Du côté d'Hélécine, on se connaissait déjà aussi. "J'avais collaboré avec La Maison Ephémère pour des reportages dans des émissions culturelles que j'ai produites, indique Tanguy Cortier, qui a notamment travaillé sur L'Invitation pour la RTBF et, avant cela, L'Agenda pour RTL. Et puis ma femme, Sophie Schneider, est comédienne et a déjà joué dans une des pièces de Guy et Brigitte." Après la visite des lieux, le réalisateur et le couple de metteurs en scène discutent des séquences du tournage dans le chaleureux Bar Ephémère que la compagnie a aménagé dans les anciennes écuries du château, où elle est en résidence depuis 2017. "Cela fait une quinzaine d'années que nous investissons des lieux de patrimoine de la région avec des spectacles, souligne Guy Theunissen. Des fermes en carré, le château des Cailloux à Jodoigne... On voulait faire de la culture là où l'on habite. A l'été 2014, on a monté Moi, je rumine des pensées sauvages ici, au château d'Hélécine, et ça avait beaucoup plu aux autorités provinciales, qui gèrent le château et qui nous ont proposé cette résidence." En 2018, La Maison Ephémère y a présenté un roman-photo déambulatoire dans le parc, Eux sur la photo. Et en cet hiver 2020, Les Bruits de la vie, autre spectacle déambulatoire, mais à l'intérieur du château cette fois, était programmé du 3 au 13 décembre. Le projet de captations a été lancé officiellement alors que la compagnie venait de renoncer à sortir les affiches du spectacle, forcée de le reporter en 2021. L'annonce ministérielle a redonné un coup de fouet, redonné une perspective à toute l'équipe. Pour Tanguy Cortier, le défi d'Hélécine est particulièrement excitant: "L'intérêt, c'est que les répétitions n'étaient pas encore bouclées, rien n'était figé et donc on peut réadapter pour la caméra ce spectacle qui avait déjà la particularité d'être itinérant. On n'est pas dans un théâtre, mais dans un décor grandiose, un vrai château. On passera de pièce en pièce, avec neuf scènes dans neuf endroits différents. On va filmer ce spectacle comme jamais il n'aurait pu l'être, parce qu'il n'y a pas de spectateur, on le joue juste pour la caméra." Tanguy Cortier a accumulé beaucoup d'expérience en matière de captations de spectacles, notamment en France, se chargeant par exemple d'immortaliser Crime et châtiment, mis en scène par Robert Hossein, avec pas moins de 25 caméras. Mais pour lui, cet enregistrement sans public est une première. "Je n'ai jamais fait ça, mais par contre j'ai toujours cherché à placer les caméras là où on ne les mettait pas d'habitude, poursuit-il. Par exemple, pour Le Tour du monde en 80 jours au Théâtre du Parc, on avait disposé des minicaméras dans le décor, invisibles des spectateurs. Mais le plus important, c'est la qualité du son: si on ne comprend pas ce que dit le comédien, on a loupé la scène." Pour lui, tous les spectacles sont captables, d'autant plus que les progrès technologiques ont permis de résoudre toute une série d'écueils techniques et de réduire les coûts. "Je crois que cette opération peut faire découvrir le spectacle vivant à des personnes qui, a priori, n'iraient pas dans une salle de théâtre, affirme Jean-Michel Van Den Eeyden. Par ailleurs, si la RTBF pouvait créer un catalogue, voire un archivage de spectacles vivants, ça permettrait de résoudre le problème de la mémoire des arts de la scène dans notre pays." Une piste que n'exclut pas la ministre de la Culture: "Chaque projet devra être évalué pour voir s'il est pertinent de le reconduire ou pas, souligne-t-elle. Le contrat de gestion de la RTBF doit être renégocié en 2022, peut-être l'expérience vécue cette année suggérera-t-elle que la mission doit désormais s'inscrire dans ce contrat."