"Le succès? Quel succès? Je ne pense pas vraiment en ces termes. J'ai appris il y a très longtemps que ma personnalité n'est pas assez forte pour penser vraiment à moi-même. Je lis très rarement les critiques de mes pièces, par exemple. Ma vie est meilleure si je ne les lis pas. C'est plus facile pour moi de ne pas me soucier de tout ça." Dennis Kelly n'est pas du genre à avoir les chevilles qui enflent. Il pourrait pourtant. Coscénariste des séries télé Utopia (pour Channel 4) et Pulling (pour la BBC), auteur de l'adaptation en comédie musicale du roman Mathilda de Roald Dahl, l'écrivain britannique a signé une vingtaine de pièces traduites et montées dans le monde entier. La dernière en date, Girls & Boys, seul-en-scène dont la traduction française est sortie en janvier chez L'Arche, a été créée à Londres par Carey Mulligan (Drive, Shame, The Great Gatsby). Elle est pour l'instant présentée à Paris dans sa version française, portée par Constance Dollé. Sur les scènes belges, on a pu voir de lui Orphelins, mis en scène par Patrice Mincke, Love and Money, mis en scène par Julien Rombaux, ou encore Taking Care of Baby mis en scène par Jasmina Douieb. Cette dernière n'en a pas fini avec Kelly, puisqu'elle monte son Abattage rituel de Gorge Mastromas au Poche, avec dans le rôle principal son partenaire au petit écran dans La Trêve, Yoann Blanc (1).

Rien ne prédestinait Dennis Kelly à une carrière d'auteur dramatique. Né en 1970, il grandit à New Barnet, banlieue plutôt défavorisée du nord de Londres, et quitte l'école à 16 ans. Il travaille dans un supermarché de la chaîne Sainsbury's quand un ami lui parle de son groupe de théâtre. "Je suis passé voir, à vrai dire surtout intéressé parce qu'il y avait des filles dans le groupe, se souvient-il. Mais j'ai tout de suite adoré le théâtre. C'était le seul moment de la semaine où je pouvais être créatif." Dix ans plus tard, il écrit sa première pièce. Mais il lui faudra quelque temps encore pour envisager sérieusement de faire de l'écriture son métier, après des études d'art dramatique au Goldsmiths College, University of London. Soit au total une quinzaine d'années à bosser hors du circuit théâtral, ce qui lui offre un fameux amas d'expériences diverses dans lequel puiser. "Je pense parfois que c'est bien d'avoir été un peu cabossé par l'existence, confie-t-il, philosophe. Pas parce que ça vous rend malheureux, mais parce que ça vous aide à comprendre la vie."

Imposteur

Le parcours hors du commun de Kelly lui a inspiré L'Abattage rituel de Gorge Mastromas, où toute une partie de l'existence du principal protagoniste se fonde sur un mensonge. "Je viens d'une famille de la classe ouvrière, assez pauvre, pas du tout littéraire. Je pense que la seule fois où ma mère est venue au théâtre, c'était pour voir mon adaptation de Mathilda. Pendant longtemps, j'ai pensé que j'étais une sorte d'imposteur et je me disais qu'un jour, quelqu'un allait surgir et dire: "Vous n'avez rien à faire là, vous devriez partir avant que ça ne dégénère! (rires)" Ce n'est pas une pensée qui me torture au quotidien, mais j'ai voulu écrire sur ce sujet."

Dennis Kelly, en compagnie de Carey Mulligan, lors de la première de Girls & Boys à New York. © MICHAEL LOCCISANO/GETTY IMAGES

Dans la pièce de Dennis Kelly, la vie de Gorge Mastromas change du tout au tout le jour où il décide de suivre trois règles d'or: "Quand tu veux quelque chose, tu le prends. La seule chose requise pour prendre ce que tu veux, c'est ta volonté absolue et ta faculté de mentir jusqu'au plus profond de ton coeur. L'efficacité de ton mensonge ne peut être compromise que par ton attachement au résultat de ce mensonge. Par conséquent, ne pense jamais au résultat, assume à chaque instant d'être démasqué." Ce qui fait de lui un être profondément amoral, mais puissant. "J'ai eu cette idée alors que je traversais une période difficile de ma vie, explique Dennis Kelly à propos de la genèse de la pièce, et j'ai pensé que si je décidais de mentir, de me ficher de la vérité, je pourrais avoir tout ce que je veux. Je pourrais manipuler les gens et ne pas avoir à me soucier des conséquences. Bien sûr, je n'ai pas appliqué ce principe, je ne suis pas un psychopathe, mais ça a été un point de départ de l'écriture. D'une certaine façon, Gorge est une version de moi qui a accepté cette voie, qui a dit: "Fuck you, I'm gonna do it!""

Salauds et profiteurs

De Osama le héros, où un jeune garçon se fait démolir les dents à coups de marteau, à Girls & Boys, où un père ne recule devant rien pour que son ex-femme n'ait pas la garde de leurs enfants, le théâtre de Dennis Kelly déborde de salauds et de profiteurs, de violence et cruauté, en un miroir à peine déformant du monde réel. Une violence que l'auteur déclare ne pas rechercher, mais qui s'infiltre d'elle-même dans ses tableaux réalistes et qu'il assume "parce qu'il serait plus facile pour moi de ne pas aller dans cette direction, personne ne saurait que j'ai eu cette pensée, mais si je me détournais de ça, je serais un lâche". "Ce qui me surprend, c'est plutôt qu'il y ait des pièces de théâtre sans violence. Parce que nous sommes une espèce incroyablement violente. Et si nous sommes violents, nous sommes aussi incroyablement généreux, attentionnés. Souvent, dans mes pièces, là où il y a de la violence, il y a aussi de la tendresse. Mon but est de décrire le monde tel qu'il est, du mieux que je peux."

Une fidélité au réel qui se retrouve aussi dans la langue de Dennis Kelly. Jurons et bad words s'invitent plus que souvent dans des phrases qui ne se terminent pas toujours, qui s'interrompent et se chevauchent. Comme dans la vie. "Je veux que ça ait l'air vrai, que ça ressemble à la manière dont les vrais gens parlent. Ce qui n'exclut pas que ça se combine avec un peu de poésie. Possible au théâtre, mais pas du tout quand on écrit pour la télé ou pour le cinéma." Du cinéma et de la télé, Dennis Kelly n'hésite pas à emprunter certaines ficelles, comme le suspense qu'il construit patiemment, en distillant les informations au fur et à mesure, pour ne laisser éclater la vérité qu'au final, dans un flot d'émotions. "Pour moi, le meilleur théâtre est le théâtre émotionnel qui est soutenu par l'intellect. Ça me frustre quand je vois des pièces très cérébrales, avec des idées très intéressantes, mais qui ne m'émeuvent pas. Si je dois choisir entre les émotions et l'intellect, je choisirai toujours les émotions." On est bien d'accord.

(1) L'Abattage rituel de Gorge Mastromas: au théâtre de Poche, à Bruxelles, du 12 mars au 6 avril, www.poche.be