Découvrir la silhouette amaigrie de Denis Meyers à l'entrée du bâtiment Solvay occasionne un choc. Sans être familier du personnage, on constate d'emblée que quelque chose a changé. De loin, on dirait une sorte de commandant Massoud re-venu d'entre les morts. Un effet que renforce à l'arrière-plan les trous béants de l'édifice dans lequel il vient d'enterrer huit mois de sa vie. Son écharpe nouée autour du cou a des allures de keffieh palestinien. Le polar maculé et le pantalon militaire ont salement morflé. De près, c'est pire. La barbe poivre et sel du moudjahidin dit le passage du temps mais moins que l'oeil usé, détaché de ce monde. On le suit parmi les débris de l'ancien fleuron immobilier. Il mène le visiteur dans une cour intérieure. Le lieu a des allures d'état-major. Un canapé sorti de nulle part offre un moment de confort incongru au sein de cet environnement décharné. Les murs de la cour sont envahis de verbes tagués à la bombe: "merder", "crever" mais aussi "aimer", "pardonner". "Oublier" semble récurrent. Sur une table, un petit barbecue dore des saucisses. On s'apprête à entamer la discussion quand un sonore "Qu'est-ce qu'on fait pour le joint des toilettes?" nous coupe la chique. C'est le père Meyers, une lampe frontale coincée sur le bonnet. Il est sur place pour épauler le fiston. Le guérillero urbain a mobilisé toutes ses troupes. Cette interruption n'est qu'un début, toutes les cinq minutes le portable de l'intéressé retentit, l'obligeant à faire des choix stratégiques quant à l'éclairage, la sécurisation de l'endroit, la venue d'un DJ. Le constat saute aux yeux: Denis Meyers est en guerre. Quan...

Découvrir la silhouette amaigrie de Denis Meyers à l'entrée du bâtiment Solvay occasionne un choc. Sans être familier du personnage, on constate d'emblée que quelque chose a changé. De loin, on dirait une sorte de commandant Massoud re-venu d'entre les morts. Un effet que renforce à l'arrière-plan les trous béants de l'édifice dans lequel il vient d'enterrer huit mois de sa vie. Son écharpe nouée autour du cou a des allures de keffieh palestinien. Le polar maculé et le pantalon militaire ont salement morflé. De près, c'est pire. La barbe poivre et sel du moudjahidin dit le passage du temps mais moins que l'oeil usé, détaché de ce monde. On le suit parmi les débris de l'ancien fleuron immobilier. Il mène le visiteur dans une cour intérieure. Le lieu a des allures d'état-major. Un canapé sorti de nulle part offre un moment de confort incongru au sein de cet environnement décharné. Les murs de la cour sont envahis de verbes tagués à la bombe: "merder", "crever" mais aussi "aimer", "pardonner". "Oublier" semble récurrent. Sur une table, un petit barbecue dore des saucisses. On s'apprête à entamer la discussion quand un sonore "Qu'est-ce qu'on fait pour le joint des toilettes?" nous coupe la chique. C'est le père Meyers, une lampe frontale coincée sur le bonnet. Il est sur place pour épauler le fiston. Le guérillero urbain a mobilisé toutes ses troupes. Cette interruption n'est qu'un début, toutes les cinq minutes le portable de l'intéressé retentit, l'obligeant à faire des choix stratégiques quant à l'éclairage, la sécurisation de l'endroit, la venue d'un DJ. Le constat saute aux yeux: Denis Meyers est en guerre. Quand on le lui dit, il confirme: "Je viens de livrer une guerre de huit mois contre ce bâtiment et contre moi-même." Habitant à proximité de l'ancien siège de cet édifice signé par les architectes Bosmans et Vandeveld, Denis Meyers apprend il y a huit ans que l'entreprise Solvay quittera les lieux début 2012. Il fait alors le rêve délirant de pouvoir investir le bâtiment de fond en comble. "J'en avais assez d'être coincé entre mon travail de graphiste et celui d'artiste urbain. Je voulais me donner l'occasion d'approfondir ma pratique pendant au moins un mois. J'ai donc tenté ma chance pour intervenir de façon éphémère sur ce site." Ultra-prévisible: le projet se révèle une galère sans nom. En temps normal, Meyers aurait rapidement abandonné mais un élément vient compliquer la donne, une séparation qui l'anéantit. Au lieu d'oublier, ce que toute personne saine d'esprit aurait fait, Meyers s'accroche à son idée avec l'énergie du désespoir. A tel point qu'il obtient l'autorisation tant espérée. C'est là que la guerre commence. Une campagne de huit mois menée à travers l'automne, l'hiver et les déconvenues. "Il y a eu une pré-démolition dont je n'étais pas au courant qui a détruit des pans entiers de mon intervention." Il poursuit: "Personne n'a jamais arpenté ce lieu comme je l'ai fait, pas même l'ancien concierge, j'en connais le moindre recoin." Il a passé huit mois de solitude dans les entrailles du monstre. Comme le prouve un sarcophage formé par les 1500 spray cans de peinture noire qu'il a utilisées pour se répandre sur différents niveaux du lieu, Denis Meyers est mort pendant ce mano à mano avec le géant de pierre. Mort... et ressuscité. Est mort le Meyers ornemental qui effleurait les surfaces, celui des stickers et des "perso" pas très profonds. Revit un plasticien accompli dont le travail a contacté une dimension d'oeuvre totale animée par une nécessité intérieure. C'est d'autant plus beau que c'est inutile... cette accumulation visuelle inédite est amenée à disparaître dès le 15 mai. Si l'on en croit Adrien Grimmeau, historien de l'art et curateur, les artistes issus de la culture du graffiti sont entrés dans une nouvelle phase. Il commente: "Si ces artistes investissent des lieux sur le point de changer, c'est peut-être parce qu'eux-mêmes sont dans ce processus de mutation. Une grande partie d'entre eux ont grandi, au sens figuré du terme, leur pratique a gagné en maturité. Désormais, plutôt que d'oeuvrer sur les murs de la ville, ils se cachent en investissant des lieux clos. Après avoir travaillé dans l'urgence et avec l'épée de Damoclès de la loi au-dessus de la tête, ils cherchent à prendre le temps de peaufiner leur travail pour que celui-ci accède à une nouvelle dimension." Dans le mille. C'est exactement la logique à l'oeuvre dans le projet mégalomane de Denis Meyers. En pénétrant dans ce qui sera un jour un espace résidentiel de standing, celui qui se revendique "typographe" -peut-être en hommage à son grand-père, Lucien De Roeck, qui a signé le logotype de l'Expo universelle de 1958- a poussé sa technique et son univers à un niveau jamais atteint. Tout s'est passé comme si le Tournaisien avait amorcé une sorte de retour utérin préalable à un changement majeur. L'intervention de Meyers donne le vertige. C'est toute sa vie qu'il a reproduite sur les murs. Soit 150 carnets de dessin remplis entre 1994 et 2016. Cette manière première, il l'a projetée de façon cathartique en structurant le bâtiment comme un inconscient. Ainsi de la fascinante cave où la part inconsolée en lui a refoulé ses plus sombres pulsions par le biais de centaines de têtes de mort aux contours mexicains. Ailleurs, ce sont les mots de ses carnets qu'il reproduit de manière compulsive. Plus loin, on retrouve son regard porté sur les autres, la scène musicale qu'il vénère, ses proches, voire les visages grignotés par les écharpes et les bonnets de ses dessins d'hiver. Il y a aussi, consécutives aux frustrations, les éjaculations noires monumentales opérées à l'extincteur. On ne dira pas mieux que cette "oeuvre totale" déjà évoquée. Celle-ci a pressé sa grammaire formelle jusqu'à la dernière goutte: du serré à l'étendu, du close-up à la vue d'ensemble, de la perspective au chaos, du solipsisme à la collaboration -notamment un dialogue avec le plasticien Sebastien Alouf. Avec Remember, Meyers est devenu peintre, sculpteur, créateur d'environnements, spécialiste du recyclage, scénographe, performeur, archiviste de lui-même -à la faveur d'un documentaire et d'un livre à paraître- et son propre galeriste -dans la rotonde, il met en vente une série de cloisons, morceaux de mur et autres portes peintes. Le tout pour une autoproduction qui force le respect et ne laisse qu'une crainte, celle de la dépression post-partum.