De la rue au musée. C'est exactement le genre de scénario qui pourrait sentir le sapin à plein nez. Une figure culte du mouvement graffiti se voit offrir une rétrospective après plus de deux décennies de bons et illégaux services. Rien de tel pour que l'événement baigne dans le formol et que les visiteurs se penchent sur les cartels comme autant d'avis nécrologiques. Le sous-titre? Quelque chose comme "ci-gît ce qui fut autrefois plein de vitalité". Sauf que. Sauf qu'il s'agit de Boris Tellegen et que cet artiste né à Amsterdam en 1968 aime des tas de trucs -les vaisseaux spatiaux, les robots, les ruines...- mais pas les zombies. Cela fait plus d'un an qu'il travaille sur cette invitation adressée par Alice van den Abeele et Raphaël Cruyt du MIMA, qui signent là le premier solo show du nouveau musée. Le tandem a offert une carte blanche à Delta, sûr de la capacité de l'intéressé à occuper l'espace. Aux attentes et aux pressions, Tellegen a répondu avec beaucoup de finesse par A Friendly Takeover. Littéralement une "prise de contrôle amicale", une OPA esthétique sans agressivité, comme en témoignent les murs qui ont été laissés intacts - un comble pour un supposé graffeur. De fait, avec l'aide de Daniel Hofstede, artiste néerlandais qui l'épaule sur A Friendly Takeover, Tellegen s'est occupé lui-même de la mise en scène. Le rôle de celle-ci, qui se décline sur quatre niveaux terrasse comprise, est d'offrir une ultime perspective, un angle inédit, sur une oeuvre-construction audacieuse. Soucieux de ne céder ni au canevas purement historique, ni à la trame uniquement artistique, Delta avance une réponse hybride qui tient de la mise en abyme.
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De la rue au musée. C'est exactement le genre de scénario qui pourrait sentir le sapin à plein nez. Une figure culte du mouvement graffiti se voit offrir une rétrospective après plus de deux décennies de bons et illégaux services. Rien de tel pour que l'événement baigne dans le formol et que les visiteurs se penchent sur les cartels comme autant d'avis nécrologiques. Le sous-titre? Quelque chose comme "ci-gît ce qui fut autrefois plein de vitalité". Sauf que. Sauf qu'il s'agit de Boris Tellegen et que cet artiste né à Amsterdam en 1968 aime des tas de trucs -les vaisseaux spatiaux, les robots, les ruines...- mais pas les zombies. Cela fait plus d'un an qu'il travaille sur cette invitation adressée par Alice van den Abeele et Raphaël Cruyt du MIMA, qui signent là le premier solo show du nouveau musée. Le tandem a offert une carte blanche à Delta, sûr de la capacité de l'intéressé à occuper l'espace. Aux attentes et aux pressions, Tellegen a répondu avec beaucoup de finesse par A Friendly Takeover. Littéralement une "prise de contrôle amicale", une OPA esthétique sans agressivité, comme en témoignent les murs qui ont été laissés intacts - un comble pour un supposé graffeur. De fait, avec l'aide de Daniel Hofstede, artiste néerlandais qui l'épaule sur A Friendly Takeover, Tellegen s'est occupé lui-même de la mise en scène. Le rôle de celle-ci, qui se décline sur quatre niveaux terrasse comprise, est d'offrir une ultime perspective, un angle inédit, sur une oeuvre-construction audacieuse. Soucieux de ne céder ni au canevas purement historique, ni à la trame uniquement artistique, Delta avance une réponse hybride qui tient de la mise en abyme. En 2001, alors qu'il aborde une nouvelle collaboration avec Delsin Records, le label de musique électronique de Marsel van der Wielen, il met au point une nouvelle écriture stylistique. Variation sur le "cut and paste", celle-ci consiste à découper ses dessins en pièces séparées et à les combiner ensemble d'une nouvelle manière qui crée une spatialité particulière. Ce jeu de déconstruction-construction va comme un gant à l'électro lowbrow de la maison de disque en question. Avec beaucoup d'à-propos, c'est cette méthode qui a été reprise et recontextualisée dans le cadre de l'accrochage qui ouvrira ses portes au grand public dès le 3 février. L'approche permet de se promener à travers l'oeuvre du plasticien néerlandais d'une manière qui privilégie le fragment, la chose entraperçue, et multiplie les points de vue sur un travail inépuisable. Bien sûr, comme évoqué plus haut, l'espace joue un rôle crucial au sein de cette proposition. "Boris explore le seuil entre l'espace géographique réel et l'espace imaginé. Il s'intéresse à ces deux moments d'espace comme un mouvement entre extériorité et intériorité, une circulation entre le dehors et le dedans de la pensée", précise Daniel Hofstede. Si l'axe temporel ne structure pas l'exposition à proprement parler, des bribes de temporalité sont disséminées tout au long du parcours. Elles sont utiles pour prendre la mesure de la métamorphose de Docteur Tellegen en Mister Delta, même si l'intéressé n'opère pas cette scission car se sentant toujours connecté avec ses débuts dans la création, même s'il a beaucoup évolué. Au rez-de-chaussée, une vidéo de quatre minutes fait écho à un habitacle que Boris Tellegen a imaginé comme une sorte de cocon. A l'extérieur, les mots "EGO" et "NIL" habillent les parois de part et d'autre. A l'intérieur, on séjourne dans une étrange pièce qui contient la collection de figurines manga de l'artiste, autant de robots, de flippers, de jeux vidéo et de vaisseaux spatiaux qui fournissent certaines lignes de force de sa grammaire. Tout comme le court-métrage qui se penche sur les débuts du graffiti, ce monde intérieur plante le décor des origines, de la "genèse". On se retrouve en 1983, époque à laquelle Delta se met à peindre illégalement sur les murs, les métros et les trains. Cette période est précédée par une phase de documentation intense sur le sujet. Raphaël Cruyt d'expliquer: "Avant d'écrire son nom, il a fait de nombreuses photographies. Le contexte d'alors était celui de l'Amsterdam des années 80, les graffitis relevaient davantage du punk et de l'anarchisme que d'autre chose. Il s'est mis à s'intéresser à ce qu'il se passait ailleurs. Son père, soucieux de l'encourager dans cette voie, l'a emmené à New York et il a été bluffé. Lorsqu'ils étaient ensemble dans le métro, son fils était capable d'identifier directement le nom du writer intervenu sur la rame. De retour dans sa ville natale, sa passion n'a fait que croître, il s'est créé un réseau d'amis avec lequel il visitait des expositions et rencontrait des graffeurs." C'est également à cette époque que Boris Tellegen commence à noircir les premières pages de ses black books, eux aussi exposés au rez-de-chaussée. A travers eux, il explore le potentiel graphique des lettres. 1992 va marquer un tournant dans sa pratique. Fort de son cursus de designer industriel à la Delft University of Technology, Delta passe de caractères bidimensionnels à un lettrage tridimensionnel. Il designe chaque lettre comme s'il s'agissait d'un produit à part entière. "C'est une mini-révolution qui bouscule les codes esthétiques de l'époque, poursuit Raphaël Cruyt. Les murs de la ville font le reste: sa notoriété s'étend rapidement au-delà des frontières." Pour preuve, même Caleb Neelon, co-auteur de la bible The History of American Graffiti, mentionne Delta comme l'un des meilleurs artistes urbains qui lui ait été donné de voir. Il n'en faut pas plus pour que Boris Tellegen soit propulsé à l'avant-garde du mouvement. Peu enclin à s'exposer, le plasticien ne profite pas de son succès. C'est sans doute la raison pour laquelle son nom est davantage une référence pour les artistes eux-mêmes, qui le désignent comme incontournable, plutôt que pour le commun des mortels. "Il a toujours eu une approche très esthétique du graffiti, il n'a jamais été question pour lui de marquer un territoire mais bien de forger un style propre, de trouver un moyen d'expression qui lui correspondait. Tout vient de là, de ce besoin de creuser de plus en plus profond le sillon de cette brèche entrouverte", pointe Daniel Hofstede. De fait, Tellegen va pousser plus loin sa recherche sur la tridimensionnalité, stimulé par de nombreuses rencontres. Il bat en brèche l'ordre des choses habituellement présenté comme salutaire et perçu comme le garde-fou d'un système censé évoluer vers le mieux. Il prend un malin plaisir à déconstruire les lignes et les formes pour leur opposer un chaos foisonnant et complexe. A la fin des années 90, Kevin Foakes aka DJ Food croise son travail à Amsterdam. Le Londonien prend contact avec Delta. Deux ans plus tard, ce dernier signe une série de covers pour le mythique label Ninja Tunes, dont cinq pour DJ Vadim, entre autre l'album USSR: Life from the Other Side qui contient The Terrorist. Il peaufine alors cette esthétique qui évoque le plan urbain. Hofstede d'expliquer: "On peut voir de nombreuses ressemblances entre ses réalisations et les plans d'une ville. Il dialogue avec l'architecture mais d'une façon très particulière, comme si les bâtiments étaient vus avec du recul, dans une sorte de flou créateur. Il y a un double mouvement à la fois d'aplatissement et de déploiement dans l'espace." Au cours des années 2000, Delta multiplie les collaborations: architecture, jeu vidéo, mode, musique et design. Son travail s'en ressent. Les installations deviennent de plus en plus complexes, faisant un pas vers la sculpture. Le tout pour un dialogue à travers lequel il envisage à la fois la charge symbolique des murs et la manière d'en dépasser les limites. Symptomatique de ces avancées est sa contribution à Né dans la rue, l'exposition de la Fondation Cartier qui s'est déroulée en 2009. Invité par l'organisation à taguer de gros piliers situés au sous-sol, Boris Tellegen contourne la demande en détruisant la moitié d'une colonne avant de peindre la surface endommagée. Pas illogique pour quelqu'un qui a toujours affirmé que les décombres et l'aspect déconstruit du bâti étaient ce qui guidait son imaginaire. "Les chancres et les bâtiments à l'abandon constituent une source d'inspiration majeure", avait-il confié lors d'Asphalte, la biennale d'art urbain de Charleroi en 2014. "La découverte fortuite qui s'est produite à la Fondation Cartier est devenue une source de nouvelles recherches artistiques sur le recyclage à partir des déchets de son atelier et ses installations in situ, renchérit Raphaël Cruyt. La singularité poétique de ces oeuvres produites à base d'éléments recyclés est leur côté romantique. Elles évoquent autant la nature destructive que créative de l'être humain dans son milieu." Si plusieurs des oeuvres présentées apparaissent comme des collages complexes, cette forme de juxtaposition caractérise également l'ensemble de l'exposition qui enfile comme des perles jeux d'ombres, effets de symétrie et de dissymétrie, ainsi que confrontation de matières disparates. C'est particulièrement frappant lorsque l'on visite le deuxième niveau, en réalité le premier étage, de A Friendly Takeover. Ici, les temporalités sont brouillées, les pochettes réalisées pour les maisons de disque côtoient des travaux incorporés à la structure qui les porte, multipliant ainsi les niveaux de lecture d'une manière abyssale. "Une sorte d'artothèque", précise Raphaël Cruyt. Certains recoins dissimulent de véritables vitrines dans lesquelles on découvre tout aussi bien des vidéos de trains tagués que des sculptures à proprement parler. Le point d'orgue de l'exposition se trouve au deuxième étage. On y découvre un grand robot, mi-totem postmoderne mi-mobilier-catwalk, dont les pieds passent à travers les vitres du MIMA. Les visiteurs sont invités à marcher dessus et à en explorer les anfractuosités. Parmi celles-ci, l'oeil surprend un train électrique miniature tournant en boucle. L'allusion à la pratique fondatrice glanée dans la rue et sur les rails est évidente, elle lie hier et aujourd'hui dans le même mouvement. Ce pont est à l'image d'un artiste cohérent qui se renouvelle sans se renier et reste fidèle à l'esprit du graffiti sans tourner le dos au présent. Ce qui n'est pas sans provoquer une admiration sans borne car rares sont les élus qui ont réussi à déterritorialiser leur langage plastique.