Cet été, votre exposition a été montrée à Arles, est-ce un accomplissement pour vous?

Avant que le travail soit fini, j'étais à Paris où j'ai rencontré Nicolas Havette. Il a vu mon travail et m'a par la suite demandé si nous pouvions faire quelque chose ensemble à Arles. Cela coïncidait avec la fin complète de mon projet: c'est à Arles que les photos et le livre, que je considère comme un travail à part entière, ont été pour la première fois montrés ensemble au public.

Par ailleurs, l'exposition a été recommandée par le New York Times comme la première à voir pour les 50 ans d'Arles cette année, comment vous sentez-vous par rapport à cette reconnaissance?

Personnellement, mon travail c'est d'explorer l'humanité, la justice... et de toujours continuer à le faire. De questionner la réalité. Je n'attends pas de certification, de confirmation... C'est un professeur de philosophie qui m'a mis sur cette voie de réflexion et je pense qu'il faut continuellement tout questionner pour avoir une vision la plus large possible. Si tu t'arrêtes à de la reconnaissance, alors quel est ton but? Il ne faut jamais reposer sa créativité.

Mais que questionnez-vous exactement?

Dans un livre, dans les journaux, au travers des témoignages... Nous avons accès à la vision du monde de certaines personnes, mais il y a d'autres perspectives plus personnelles auxquelles nous n'avons pas accès. Par exemple ces personnes que nous croisons rapidement dans la rue, à un arrêt de bus et dont on ne connaît rien... Et ce sont ces personnes que j'avais envie de rencontrer pour ce projet. J'avais envie qu'elles puissent s'exprimer. Certes, elles vivent en plein conflit, mais ce n'est sûrement pas la seule chose qu'elles aient à dire.

Justement, pourquoi vous être intéressé à cet aspect du conflit?

Quand je suis rentré d'un premier voyage en Ukraine, tout le monde me demandait comment c'était. Au-delà du chaos, les chars, la guerre, les ruines...difficiles à résumer. C'est comme ça que j'ai su que je voulais travailler sur la complexité de la réalité, mais sans la montrer frontalement. Ou plutôt, aller plus loin: voir comment elle affecte le quotidien des gens. Il n'y a pas que les dégâts matériels qui sont des témoins de la situation, pour moi la population est bien plus importante.

© David Denil

L'Ukraine est arrivée un peu dans votre vie par hasard, et il semblerait que votre prochain projet soit à propos des États-Unis... Mais d'autant plus que la dimension sociale est particulièrement importante dans votre travail, n'avez-vous pas vu des choses intéressantes à explorer en Belgique avant de vous intéresser à ce qui se passe au-delà des frontières?

En réalité, j'ai environ 10 projets à la fois. Je ne vais pas tous les faire, certains resurgiront plus tard, lorsqu'ils auront plus de pertinence. Je fais cependant en sorte qu'ils ne restent jamais à l'état d'idée: j'écris tout, je m'attache pendant une semaine à faire des recherches... Penser un synopsis, rajouter des éléments... Mais pour ce qui est de la Belgique, bien sûr, il y a plein de choses que je voudrais faire.

Vous parlez de synopsis, votre approche de travail sur le terrain semble être d'abord une histoire de rencontre, et de feeling ensuite avant de construire la photo. Comment les amenez-vous à poser pour vous? Vous leur indiquez quoi faire?

Je me présente comme un touriste, puis la rencontre poursuit son cours naturellement. Evidemment, étant donné mon intérêt, mais surtout ma personnalité, mes convictions, la conversation que j'instaure n'est pas superficielle. Il ne s'agit pas de détourner le sujet, je les interroge sur leur manière de voir leur pays et leur condition actuelle d'Ukrainiens. Ensuite, pour ce qui est de la photo: non, je ne leur ordonne pas ce qu'ils doivent faire. On construit le tout ensemble, c'est important.

Une photo en particulier m'intrigue, celle des deux jeunes filles avec le masque. Comment êtes-vous arrivé à ce résultat?

Avec mon interprète, on se donnait rendez-vous à des stations de métro différentes tous les jours. Et un jour, nous avons vu ces deux jeunes filles passer, sans vouloir les déranger, nous leur avons demandé si elles étaient intéressées par le projet et avons échangé nos coordonnées. Après quelques mois, alors que j'étais rentré rapidement en Belgique, nous les avons revues dans leur internat. Après avoir essayé de les faire poser dans leur chambre, nous sommes allés dans le couloir. Et là, je leur ai dit d'essayer des masques que j'avais avec moi... Car sans, la lecture était trop facile. Et puis, les masques sont un symbole très fort pour une population alors en plein combat. C'était assez évident en réalité.

© David Denil

Est-ce que vous savez ce que les gens, et en particulier ces personnes qui ont posé pour vous, pensent de votre travail?

En Ukraine, ils ont un rapport très personnel avec les clichés... Un critique a dit une fois "David proved to be a real Ukrainien", et c'est vraiment le plus beau compliment qu'on puisse me faire puisque mon travail c'était avant tout de chercher à comprendre.

Il semblerait en effet que vous fassiez vraiment votre travail pour les gens. L'esthétique vos clichés semble très populaire avec ces couleurs vives...

Mon prochain projet aura une esthétique complètement différente. L'esthétique que j'adopte est premièrement décidée en fonction de mes préférences, mais également en fonction du sujet. Pour Let Us Not fall asleep while walking, j'avais visité juste avant le musée russe et vu toutes les affiches de propagande soviétique. Leurs tons assumés, mais surtout la lumière qui éclaire les personnages importants comme si c'était celle de Dieu. C'était en m'inspirant de ces codes que je voulais mettre en avant mes sujets.

© David Denil

Vous avez en effet une façon de composer avec la lumière qui est très particulière: il n'y a pas beaucoup d'ombre. Une de vos références est Jacob Riis, inventeur du flash et pionnier de la photographie sociale et même si cette dimension engagée est également très importante dans votre travail, vous semblez accorder plus d'importance à l'esthétique...

Non, je ne suis pas très intéressé par l'esthétique. Bien sûr, quand tu travailles avec ton oeil, tu ne peux y échapper... C'est une dimension intrinsèque de la photographie. Même si tu voulais y échapper, tu ne pourrais pas. Pour Jacob Riis, l'esthétique s'est définie en conséquence du contexte qu'il explorait: comme les immeubles des travailleurs n'avaient pas de fenêtres, car c'était trop cher, il a fallu qu'il compose avec et qu'il trouve une solution pour bien faire son travail.

Oui, mais c'est une façon plus pragmatique de travailler que la vôtre. Vous laissez une grande place à la créativité. Où se situe la limite entre l'expression de votre sens artistique et la juste représentation du sujet sur lequel vous travaillez?

Encore une fois, il faut composer... Vous avez la face A et la face B d'un disque, moi c'était la face B de cette réalité de guerre que je souhaitais exploiter. Proposer une nouvelle lecture par mon prisme, qui n'est pas celui d'un journaliste. Et selon mes propres idéaux de photographe, il fallait également laisser mes sujets s'exprimer. Je les guidais, certes, mais ne leur donnais pas d'ordre. Je souhaitais juste qu'ils se concentrent sur autre chose, une action, et qu'ils m'oublient.

© David Denil

Donc le scénario n'est pas si construit, il y a une part d'improvisation. Pourtant, il semble que vous fassiez une différence entre prendre une photo et faire une photo: si une photo est bien "faite" alors elle dit tout...

Oui, enfin c'est plus que selon moi, une photo n'est pas un instant, mais un événement. Lorsque je regarde un de mes clichés, elle me rappelle tout le processus qui a conduit à ce résultat. Et non le seul résultat. Les gens que j'ai pris en photo ne me remercient pas uniquement de leur avoir tiré le portrait, mais ils me remercient de la rencontre entière. J'ai essayé de prendre des instants photos, des photos de rue... mais j'étais toujours insatisfait.

Pourquoi cela?

Car ça n'avait pas de valeur. Il y a aujourd'hui des millions et des millions de clichés pris chaque jour, partout, à n'importe quel moment, dans n'importe quels contextes. Je ne voulais pas faire des visuels pour faire des visuels, mais pour participer à une mémoire, historique et personnelle. D'autant plus que dans ce contexte délicat, je ne me voyais pas me servir de leur réalité et repartir. Mon travail ne consiste pas qu'en de l'image.

Vous avez été emmené à la photographie par le cinéma, pensez-vous à faire des films?

J'y pense. J'ai fait des films lorsque je faisais mes études, mais le choix du média dépend en particulier du sujet que j'ai en tête... En novembre, je commencerai de nouveaux projets vidéo.

© David Denil

David Denil: Let Us Not Fall Asleep While Walking, jusqu'au 17/10 au Recyclart, Bruxelles. www.recyclart.be