En sortant de la pièce Spam, personne ne sera étonné d'apprendre que son auteur, l'Argentin Rafael Spregelburd, révélé chez nous grâce à Tranquinquennal (La Estupidez, puis Philip Seymour Hoffman, par exemple) a une formation de linguiste. "Les langues m'intéressent beaucoup et j'en ai étudié plusieurs. Je parle espagnol, anglais, allemand, italien, catalan, espéranto et un peu le russe, confiait-il lors d'une rencontre à Caen, où il créait il y a un an Fin de l'Europe avec une troupe européenne multilingue. Ce qui m'intéresse toujours, ce sont les trois premières pages des manuels de grammaire de toutes les langues. C'est fascinant de voir comment on peut connaître le monde dans des mots qui ne sont pas les nôtres, une culture qui n'est pas la nôtre. Je crois que construire une pièce de fiction, une oeuvre théâtrale, c'est la même chose que construire l'esperanto, un langage artificiel. Pour moi, celui qui raconte une histoire est forcé de raconter les événements, les causes et les effets. C'est comme construire une grammaire, une logique, presque toujours pour la détruire aux yeux des spectateurs."

Dans le cas de Spam, la construction est vertigineuse: un homme en smoking se réveille frappé d'amnésie dans une chambre d'hôtel à Malte. Il n'a aucune idée de qui il est ni de ce qu'il fait là. La seule piste qui va lui permettre de reconstituer son identité et sa vie, c'est la boîte mail de son ordinateur portable, inévitablement remplie de messages indésirables, en particulier de propositions insistantes d'élongation du pénis. Le premier jour de cette amnésie est le jour 10 du récit. La suite égrènera les journées dans le désordre -jour 13, puis 2, puis 14, puis 6, etc.- d'un mois pas tout à fait comme les autres, où il sera question de poupées qui injurient, de mafia chinoise, de plongeurs suisses, de James Bond, d'opéra chinois, d'Esquimaux et d'une langue sémitique disparue, l'éblaïte (si, si, ça existe vraiment).

Ce capharnaüm contemporain, où s'invitent aussi les traductions approximatives de Google Translate et les communications par Skype, est piloté de main de maître par Hervé Guerrisi, impeccable avec son oeillet rouge à la boutonnière, à la mise en scène et au jeu. Pour le soutenir, l'irrésistible Ludovic Van Pachterbeke jongle sans peur avec les instruments, les costumes et les bruitages. Initié dans une bonne humeur participative par une séance de karaoké, Spam contracte les absurdités de notre monde avec une folie joyeuse, complètement assumée par les deux interprètes sur le plateau. Un régal!

Spam: jusqu'au 27 octobre au Théâtre les Tanneurs à Bruxelles. www.lestanneurs.be

>> Lire également notre portrait de Rafael Spregelburd.