"Un individu, vous lui tapez dessus, il devient votre ami (alors qu'avant il vous détestait)." Voici le phénomène qui va être décortiqué ici, sur une scène totalement nue à part une lampe suspendue de modèle industriel, par une équipe de 11 comédiens manipulant chariots et échafaudages sur roulettes. "Ami" est ici à comprendre dans un sens politique, mais dans la majeure partie du "spectacle", le contexte exact des faits a été expurgé. Pourtant, il s'agit bien d'événements historiques, attestés par des documents jusque-là confidentiels.

Sans que l'on sache donc précisément dans un premier temps où et quand, une lutte clandestine se dessine. Accompagnée de sa répression, violente. Pour se détacher de tout affect susceptible de parasiter l'analyse, Adeline Rosenstein fait le pari dans sa mise en scène d'une stylisation extrême. Le tabassage à coups de matraques se réduit à une chorégraphie minimaliste au bruitage synthétique. Les visages tuméfiés par la torture sont esquissés par des masques partiels de couleur chair. Une rivière est représentée par le cordon tiré d'un aspirateur. Les dialogues sont chuchotés de manière à être quasi incompréhensibles. Les personnages, dénommés par un numéro, passent en revue, au fil de leur arrestation, de leur emprisonnement, de leur trahison éventuelle, voire de leur évasion ou de leur exécution. Le tout entrecoupé de lecture de rapports, apportant un autre éclairage sur les faits. Certaines séquences seront même déroulées plusieurs fois, avec des comédiens différents dans les rôles, pour démontrer la relativité de certaines certitudes, mais aussi pour mettre en évidence comment les choix de représentation sur la scène peuvent influer sur la perception des événements.

Si un homme s'échappe pour plonger dans un fossé (ou une rivière), est-ce pour tenter de se suicider ou simplement pour fuir? Un haussement d'épaules signifie-t-il l'impuissance ou l'indifférence? Qui a trahi? Qui a simulé la collaboration? Qui a menti pour le bien de la lutte? Qui a menti pour sauver sa peau? Ainsi, le poison de la suspicion se glisse en chacun, faisant écho au poison bien réel qui aurait pu constituer une échappatoire. "C'est ainsi que se défendent certains rescapés accusés de trahison, explique Adeline Rosenstein: le parti aurait dû leur fournir du poison; "si on avait pu se tuer on n'aurait pas hésité"."

Le public, placé en position de juge, est bien forcé au bout du compte de se poser la question: et moi, dans cette situation, qu'est-ce que j'aurais fait? Un exposé impitoyable, froid et intelligent, pour glisser sous les yeux les cruelles réalités de la révolte mais aussi sa possibilité, contre tout défaitisme.

Laboratoire Poison: jusqu'au 2 février au Théâtre de la Balsamine à Bruxelles, www.balsamine.be