Pietro Marullo, Napolitain formé entre autres à l'Insas à Bruxelles, s'est fait connaître avec Arance, développement visuel étonnant de l'exploitation des migrants dans l'agriculture. Il poursuit sa réflexion artistique avec cet Ariane (eu)phonie. De migrants, il est encore question mais ici cette figure n'est même plus vue comme une force de travail, une main-d'oeuvre, juste comme une présence encombrante, refoulée de tous côtés et parquée dans de gigantesques camps de containers, tels qu'il s'en est construit à partir de l'accord établi le 18 mars 2016 entre l'Europe et la Turquie et qui instaurait cette dernière comme "rempart" contre les flux humains indésirables.

Dans une première partie inspirée par les séjours de Marullo dans des camps grecs, une femme, présente sur scène mais s'exprimant en voix off (aucune parole ne sera prononcée "de vive voix" de tout le spectacle) occupe le premier plan. Travailleuse au milieu de migrants restant ici invisibles, elle s'occupe plus particulièrement des enfants, tentant de leur apprendre les rudiments de la langue grecque. "J'ai honte de mon pays." "Nous avons construit une prison et nous nous sommes tous enfermés à l'intérieur". Vaincue par l'écoeurement, elle se mutile dans un geste définitif.

L'image de la prison permet le basculement dans une deuxième partie, vers le mythe, celui du labyrinthe construit par Minos, roi de Crète, fils de Zeus et d'Europe (tiens, tiens), du Minotaure, de Dédale, d'Ariane et de Thésée l'Athénien. En guise de fil tendu entre ces deux volets, entre la réalité et le mythe, des apiculteurs immaculés récoltent la cire et le miel d'abeilles malades, autre signe de la noirceur des temps. À cela s'ajoute encore la métaphore de l'oreille, labyrinthe en soi, où résonnent les vibrations du monde mais qui sait rester sourde à l'horreur.

De cette accumulation de couches, Pietro Marullo tire des tableaux inquiétants, sur-réels, gorgés de sons et extrêmement cinématographiques. Lynch ne renierait sans doute pas, par exemple, l'arrivée spectaculaire de la Reine Blanche (impressionnante Mariana Domingos Tembe, du Mozambique) épouse de Minos tombée par malédiction divine amoureuse du fabuleux taureau sorti des flots.

Là où la précédente création du metteur en scène, Wreck, captivait avec un développement cohérent autour d'un objet simple mais ouvrant l'imaginaire, cet Ariane, aux liens parfois déconcertants, risque d'enfermer certains spectateurs dans son propre labyrinthe sémantique. Reste un spectacle puissant, qui donne chair à un vrai cauchemar contemporain.

Ariane (eu)phonie - Soundscape of a refugee's Greek camp: jusqu'au 2 février au Théâtre Varia à Bruxelles, www.varia.be