Il suffit de quelques notes de synthé pour se remettre dans l'ambiance. Ces bonnes vieilles années 80. Les morceaux constituant la bande-son n'ont pas été choisis au hasard par Jérémy Conne, assurant la création sonore: y figurent notamment des morceaux de Patrick Cowley et Arthur Russell, deux compositeurs et interprètes américains morts du sida, en 1982 pour Cowley, en 1992 pour Russell. Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans Angels in America: les débuts d'une épidémie qui toucha principalement la communauté homosexuelle.

Écrite en deux parties aux débuts des années 90 par Tony Kushner, avec à la clé un prix Pulitzer, cette "fantaisie gay sur des thèmes nationaux" (son sous-titre) dure dans sa version originelle à peu près six heures. Philippe Saire a décidé de l'adapter dans une version sans entracte, en deux heures et demie. Pour cela, lui et la dramaturge Carine Corajoud ont sucré toutes les références trop américaines, qui ne résonnent pas en Europe, et resserré l'ensemble autour des personnages principaux: le couple homo formé par Louis et Prior, le couple hétéro composé par Joe et Harper, et l'avocat Roy Cohn. Tout en gardant le côté onirique, avec notamment les interventions d'un ange mystérieux, à la fois hyper conservateur et hyper sexuel.

Philippe Saire est un chorégraphe. On a notamment vu de lui à Bruxelles Vacuum, duo littéralement encadré jouant sur l'apparition et la disparition. Un pur jeu sculptural sur les corps, sans aucune parole. Dans son basculement vers le théâtre, l'artiste vaudois conserve une approche physique du texte, sous-tendue par un travail corporel sur ce qui est dit derrière les répliques. Trois de ses anciens étudiants à la Manufacture de Lausanne, formé à cette approche particulière, font partie de la distribution, dont Adrien Barazzone, totalement convaincant dans le rôle de Louis. On salue aussi la prestation de Jonathan Axel Gomis (formé lui à l'Insas, à Bruxelles), Valeria Bertolotto et Roland Gervet, changeant sans cesse de peau, de registre, voire de sexe, conformément aux souhaits de Kushner pour l'interprétation des personnages secondaires, sans reculer devant le clownesque, comme dans la scène où Prior est confronté à deux de ses ancêtres.

Misant sur les corps et sur le jeu, Philippe Saire opte pour un dépouillement efficace. Des parois bougent, tombent et se relèvent pour segmenter l'espace. La fumée, la lumière et une simple bâche de plastiques suffisent à évoquer l'au-delà ou l'Antarctique. Un rouleau de papier toilette ou une veste servent de pivots à des duos. Une caméra, un écran et une maquette donnent vie à un diaporama sur l'histoire des Mormons.

Mais ce qui frappe surtout, c'est la manière dont la pièce, pourtant manifestement ancrée dans les années 80, garde sens aujourd'hui, avec ses minorités en lutte contre les exclusions et la menace, déjà, d'un monde qui s'autodétruit.

Angels in America: du 6 au 14 décembre au Théâtre des Martyrs à Bruxelles, www.theatre-martyrs.be

>> Lire également nos interviews de Philippe Saire et Stijn Van Opstal, dans le Vif de cette semaine.

Il suffit de quelques notes de synthé pour se remettre dans l'ambiance. Ces bonnes vieilles années 80. Les morceaux constituant la bande-son n'ont pas été choisis au hasard par Jérémy Conne, assurant la création sonore: y figurent notamment des morceaux de Patrick Cowley et Arthur Russell, deux compositeurs et interprètes américains morts du sida, en 1982 pour Cowley, en 1992 pour Russell. Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans Angels in America: les débuts d'une épidémie qui toucha principalement la communauté homosexuelle.Écrite en deux parties aux débuts des années 90 par Tony Kushner, avec à la clé un prix Pulitzer, cette "fantaisie gay sur des thèmes nationaux" (son sous-titre) dure dans sa version originelle à peu près six heures. Philippe Saire a décidé de l'adapter dans une version sans entracte, en deux heures et demie. Pour cela, lui et la dramaturge Carine Corajoud ont sucré toutes les références trop américaines, qui ne résonnent pas en Europe, et resserré l'ensemble autour des personnages principaux: le couple homo formé par Louis et Prior, le couple hétéro composé par Joe et Harper, et l'avocat Roy Cohn. Tout en gardant le côté onirique, avec notamment les interventions d'un ange mystérieux, à la fois hyper conservateur et hyper sexuel.Philippe Saire est un chorégraphe. On a notamment vu de lui à Bruxelles Vacuum, duo littéralement encadré jouant sur l'apparition et la disparition. Un pur jeu sculptural sur les corps, sans aucune parole. Dans son basculement vers le théâtre, l'artiste vaudois conserve une approche physique du texte, sous-tendue par un travail corporel sur ce qui est dit derrière les répliques. Trois de ses anciens étudiants à la Manufacture de Lausanne, formé à cette approche particulière, font partie de la distribution, dont Adrien Barazzone, totalement convaincant dans le rôle de Louis. On salue aussi la prestation de Jonathan Axel Gomis (formé lui à l'Insas, à Bruxelles), Valeria Bertolotto et Roland Gervet, changeant sans cesse de peau, de registre, voire de sexe, conformément aux souhaits de Kushner pour l'interprétation des personnages secondaires, sans reculer devant le clownesque, comme dans la scène où Prior est confronté à deux de ses ancêtres.Misant sur les corps et sur le jeu, Philippe Saire opte pour un dépouillement efficace. Des parois bougent, tombent et se relèvent pour segmenter l'espace. La fumée, la lumière et une simple bâche de plastiques suffisent à évoquer l'au-delà ou l'Antarctique. Un rouleau de papier toilette ou une veste servent de pivots à des duos. Une caméra, un écran et une maquette donnent vie à un diaporama sur l'histoire des Mormons.Mais ce qui frappe surtout, c'est la manière dont la pièce, pourtant manifestement ancrée dans les années 80, garde sens aujourd'hui, avec ses minorités en lutte contre les exclusions et la menace, déjà, d'un monde qui s'autodétruit.