Bruxelles pourrait compter sur une nouvelle biennale de photographie? Voilà qui réchauffe le coeur. À Molenbeek, en plus? On ne boude pas son plaisir. Que souhaiter? Que les éditions à venir soit à la hauteur de ce lever de rideau remarquable. Plantons d'abord le décor, celui dudit château. Bâtisse tarabiscotée, le lieu remonte à Charles Quint. Du moins pour ce qui est des abords extérieurs, bordés par un paisible étang. À l'intérieur, c'est autre chose, l'un de ces savants mélanges dont Bruxelles a le secret. Au moment de l'Exposition 58, l'idée vint d'en faire un hôtel. D'où la présence de nombreuses chambres dotées d'une salle de bain. Très vite, le Karreveld a été racheté par la commune pour en faire des locaux administratifs. Il est aujourd'hui question de lui dessiner un futur culturel. Avant des transformations destinées à conférer plus de lisibilité aux espaces, il a été demandé à Ian Dykmans, photographe que l'on a vu aux côtés de Bonom, d'essuyer les plâtres à la faveur d'une proposition de son cru. Plutôt que d'en faire un événement à sa gloire personnelle, celui qui s'est improvisé curateur a fait appel à l'équipe des photographes qu'il fréquente dans le cadre de son club de l'image forestois. Le casting est plutôt local -une majorité de talents basés à Bruxelles, deux Namurois et un Parisien- et débarrassé du tout à l'ego. Il fait mouche tant par la qualité des propositions et la variété des explorations formelles -l'inventivité déployée bluffe le visiteur- que par le dialogue noué avec cet espace atypique. Une thématique, celle de la temporalité, ficelle l'ensemble à la faveur d'un magnifique cadeau que l'on recommande à chacun de faire à ses yeux.

Force de la contrainte

Les différents regards déployés dans l'espace ont tiré un parti maximal des cellules à disposition, étant entendu que chacune d'elles fait valoir un espace central et deux annexes (une salle de bain et une petite toilette). Sur ce canevas, Ian Dykmans, commissaire mais également photographe, déballe une proposition poignante autour de la disparition. L'intéressé signe une mise en scène qui évoque La Chambre verte de Truffaut, ce sanctuaire dédié à la mort. Déprimant? Pas un instant. Les images qui partent à l'assaut des murs réinventent la figure du Christ, sondent la mangrove et se penchent sur l'indéfectible lien entre la terre et le ciel que représentent les arbres. On gardera encore longtemps en mémoire la poignante épiphanie qu'il offre au visiteur à la faveur d'un simple miroir posé dans une salle d'eau. On voudrait pouvoir citer tous les participants, hélas c'est impossible. Il y a les polaroïds soumis à la combustion de Jean-François Flamey, les conversations silencieuses de Chantal Maes, l'intimité onirique de Joseph Charroy, les dispositifs lumineux de Matthieu Marre, le panthéisme inspirant d'Alexandre Christiaens ou les sensuelles fêlures de Marie Sordat. Et puis il y a cet interpellant arrêt sur image de Hélène Petite. Celui-ci force le regardeur à interrompre le flux, à se poser. Le miracle alors se produit: l'immobile se fait mouvant à la faveur d'un travelling immersif quasi imperceptible. Il n'en faut pas plus pour mesurer la faille gigantesque qui existe entre la vision et la contemplation. À chacun de choisir son camp.

L'Abîme du temps, exposition collective, Château du Karreveld, 32 avenue Jean de la Hoese, à 1080 Bruxelles. Jusqu'au 14/04. ****(*)