S'il est relativement courant que des romans soient adaptés au théâtre, rares sont les metteurs en scène à s'emparer de bandes dessinées. Car là où l'écriture pure laisse le champ libre à l'imagination, les planches et les cases imposent un univers visuel avec lequel la réalité terre à terre d'acteurs en chair et en os peut difficilement se mesurer. C'est pourtant le pari de Coline Struyf, qui s'attaque en prime à un roman graphique complètement singulier Ici de Richard McGuire (publié en français chez Gallimard), soit 150 doubles pages représentant exactement le même décor, l'angle du salon d'une maison, doté d'une cheminée et d'une fenêt...

S'il est relativement courant que des romans soient adaptés au théâtre, rares sont les metteurs en scène à s'emparer de bandes dessinées. Car là où l'écriture pure laisse le champ libre à l'imagination, les planches et les cases imposent un univers visuel avec lequel la réalité terre à terre d'acteurs en chair et en os peut difficilement se mesurer. C'est pourtant le pari de Coline Struyf, qui s'attaque en prime à un roman graphique complètement singulier Ici de Richard McGuire (publié en français chez Gallimard), soit 150 doubles pages représentant exactement le même décor, l'angle du salon d'une maison, doté d'une cheminée et d'une fenêtre. L'ambition du dessinateur américain étant de retracer dans cette unité absolue de lieu l'histoire de cette maison et de ses occupants, et par la même occasion, l'histoire de l'humanité et carrément du monde, tout en entrechoquant les époques au sein d'une même planche.Chez Coline Struyf, Ici, rebaptisé Ce qui arrive, commence aujourd'hui, c'est-à-dire le 9 octobre 2018 en ce jour de première à Mons. La date est projetée sur la partie haute du décor. Dans ce fameux salon vu de biais, un homme entre et se saisit de l'unique carton qui restait au milieu de la pièce. En une poignée de secondes, nous voici un an plus tôt: "9 octobre 2017" est-il indiqué. Une femme parle au téléphone: "Papa est entré à l'hôpital". Quelques minutes passent et le curseur temporel s'est déplacé de 1993 à 1772, de 1974 à 2019. Jamais on n'avait vu au théâtre une telle suite d'ellipses. Le principe est bien sûr déconcertant pour ceux qui s'attendaient à une "pièce" traditionnelle. Mais Ce qui arrive, dans sa forme éclatée, n'est pas pour autant dépourvu de récit, en l'occurrence celui d'une fratrie de cinq qui a vécu dans cette maison, a perdu son dernier parent, doit vider la maison et la vendre. Ils sont cinq sur scène à les incarner: Nicolas Buysse est Dim le foufou, Emilie Maquest est Jo, la grande soeur responsable, Vincent Hennebicq est le sérieux et solitaire Derek, Marie Lecomte la petite soeur Jackie et Pierre Gervais le cadet Matthew qui court partout et essaie de faire le trépied. Mais ces cinq-là sont aussi, jonglant avec costumes et perruques, tous les autres personnages: les parents vieux et jeunes, les anciens et futurs habitants, les Indiens qui vivaient là avant l'arrivée des colons et même... un dinosaure.S'il mériterait d'être un peu concentré, Ce qui arrive réussit à atteindre les fulgurances poétiques d'Ici dans son collage de temps différents, avec quelques touches de nostalgie passant par les images diffusées à la télé et la musique des disques (la grande époque des clips de MTV, le conte sur vinyle La Forêt des heures raconté par Jacques Coutureau, L'Histoire sans fin, Mrs. Robinson de Simon & Garfunkel, que tout le monde aura envie de fredonner à la fin du spectacle...). Une expérience théâtrale à nulle autre pareille.