Vienne, le 22 mars dernier. Paul Dujardin et Sophie Lauwers, respectivement directeur et responsable des expositions à Bozar, ont effectué le déplacement depuis la capitale belge pour assister à l'inauguration de Klimt is nicht das ende, la nouvelle exposition qui prend place dans l'Unteres Belveder, le Belvédère inférieur, ce musée étincelant situé dans un ancien palais baroque qui était autrefois la résidence d'été du prince Eugène François de Savoie-Carignan. Leur présence sur place est le résultat d'un dialogue mené en amont entre Bruxelles et l'institution autrichienne. Pour cause: cet événement, qui réexamine un moment important de l'histoire culturelle européenne, s'installera, dès le 21 septembre, au Palais des beaux-arts de Bruxelles sous l'intitulé Beyond Klimt.
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Vienne, le 22 mars dernier. Paul Dujardin et Sophie Lauwers, respectivement directeur et responsable des expositions à Bozar, ont effectué le déplacement depuis la capitale belge pour assister à l'inauguration de Klimt is nicht das ende, la nouvelle exposition qui prend place dans l'Unteres Belveder, le Belvédère inférieur, ce musée étincelant situé dans un ancien palais baroque qui était autrefois la résidence d'été du prince Eugène François de Savoie-Carignan. Leur présence sur place est le résultat d'un dialogue mené en amont entre Bruxelles et l'institution autrichienne. Pour cause: cet événement, qui réexamine un moment important de l'histoire culturelle européenne, s'installera, dès le 21 septembre, au Palais des beaux-arts de Bruxelles sous l'intitulé Beyond Klimt. Bozar est une "boîte vide" dans la mesure où il s'agit d'un lieu sans collection propre, condamné à glaner sa programmation à l'extérieur. On aurait tort, pourtant, de ne considérer l'exercice que comme désavantageux: l'absence de lauriers sur lesquels se reposer oblige ce jalon de la scène culturelle belge à rester en éveil pour éviter la routine et les expositions attendues. "Cette collection absente, explique Sophie Lauwers, nous pousse à rencontrer l'esprit d'Horta, qui a imaginé cet endroit comme une institution tout sauf repliée sur elle-même, tant en matière de contenus que de disciplines. Avec Paul Dujardin, notre but est de faire vivre un lieu en phase avec son époque qui raconte l'histoire culturelle commune, celle qui nous a faite." Sophie Lauwers a l'habitude de jongler avec une myriade d'événements pour proposer aux visiteurs une programmation pertinente. Dans son bureau, un grand tableau aimanté décline les codes couleurs. En vert, les expos dites "patrimoniales"; en mauve, les accrochages dédiés à la période moderne; en bleu, le contemporain ; le rose est attribué au cinéma, tandis que le jaune concerne l'architecture... Il incombe à la responsable des expositions d'agencer l'ensemble de manière significative et pondérée. Une tâche dont elle s'acquitte avec succès. Il reste que pour maintenir une affiche digne de ce nom, Bozar doit avoir une longueur d'avance. "Comme nous avons fait le choix de suivre le principe de présidence tournante de l'Union européenne, nous devons impérativement être dans l'anticipation pour ne pas nous laisser imposer des propositions qui ne nous intéresseraient pas. Les différents pays ont à coeur de sauter sur l'opportunité que représente une exposition à Bruxelles. Les nations de l'UE envisagent "le coeur de l'Europe" comme une occasion unique de s'offrir une vitrine promotionnelle." Pour ce faire, Paul Dujardin et Sophie Lauwers ne ménagent pas leurs efforts, nouant des contacts avec des institutions prestigieuses et des conservateurs des quatre coins de l'Europe. Ainsi de la Pinacothèque de Sienne, par exemple, avec laquelle, en 2015, ils ont remonté le temps jusqu'au xiiie siècle afin d'éclairer les enjeux d'une peinture figurative révolutionnaire qui allait par la suite pénétrer l'ensemble des pays d'Europe. A chaque fois, Bozar fournit l'occasion de tourner une page méconnue du feuilleton européen. Le propos de Beyond Klimt s'inscrit dans la lignée de ces manifestations qui dépassent les habituels poncifs collant à la peau de l'histoire de l'art, c'est ce qui a retenu l'attention de Sophie Lauwers. Commissaire de l'exposition, Alexander Klee détaille: "1918 est une date clé. C'est bien sûr la fin de la Première Guerre mondiale, la fin d'un monde et c'est également à cette époque que s'éteignent des géants. Gustav Klimt mais également Egon Schiele, Koloman Moser ou Otto Wagner. Du coup, on a tendance à penser que cette période représente comme une sorte d'impasse, un déclin. Mais quand on regarde les choses de près, on se rend compte que c'est faux. Il y a toute une génération d'artistes qui reprend le flambeau et qui prépare les grands mouvements à venir: le surréalisme, l'expressionisme, le nouveau réalisme, le Bauhaus, le constructivisme... Il est convenu de dire qu'avec la chute de l'Empire austro-hongrois, Vienne a perdu son rayonnement au profit de capitales comme Paris ou Berlin. C'est exact en un sens mais cela ne dit pas du tout. En raison de ce déplacement, les artistes du centre de l'Europe se sont inscrits dans des réseaux internationaux, rendant par-là obsolète la notion de frontière ou d'identité culturelle. Bref, ce que l'on prend pour un déclin est en réalité un essor, l'avènement d'une ère nouvelle." Attention à éviter la méprise. Il est courant, lorsqu'on lit "Klimt" sur une affiche, de ne retenir que ce glorieux patronyme: il ne faudrait pas oublier pour autant le "Beyond" qui l'accompagne. En lieu et place d'une exposition aguicheuse sur les têtes d'affiche façon Klimt et Schiele (même si on pourra admirer quelques oeuvres tardives de ces grands maîtres), Bozar propose un accrochage audacieux reposant sur un bagage scientifique en béton. Le visiteur qui s'attend à voir les oeuvres iconiques des sécessionistes viennois en sera pour ses frais car c'est bien d'une généalogie qu'il s'agit ici: comprendre comment l'héritage des figures tutélaires viennoises s'est réinventé. Le résultat n'en est sans doute que plus intéressant, tant il intègre une série d'artistes passionnants ignorés, de Peter Palffy (1899 - 1987), un cubiste oublié, au Slovaque Imro Weiner-Král (1901 - 1978) dont les toiles sont empreintes de spiritualité. "Avec la Première Guerre mondiale s'est opérée une transformation radicale: il y a eu un passage d'une morale intuitive à l'éthique, précise Sophie Lauwers. Les oeuvres reprises dans l'exposition témoignent de ces questions existentielles, elles sont pénétrées par des enjeux supérieurs... Les artistes sélectionnés s'interrogent sur le sens profond de l'existence et pas seulement sur le cours des choses. Ils placent leur identité artistique avant leur nationalité." Ce glissement significatif va faire jaillir les premières étincelles de différents mouvements qui vont marquer le siècle. Ainsi de l'expressionisme. Une toile de l'exposition en rend particulièrement compte. Il s'agit d'un bouleversant Autoportrait, dit Au peigne, de 1926 signé par Marie-Louise von Motesiczky (1906 - 1996). Dans cette toile à la tonalité étouffée, on peut lire une thématique comme celle de la fin de l'insouciance tout autant que les influences de Kokoschka ou Max Beckmann. La jeune femme représentée pose des yeux inquisiteurs sur le regardeur qui comprend que de sérénité il ne sera plus jamais question. Dans la main gauche, le sujet tient un miroir qui ne réfléchit rien, une sorte de trou noir visuel qui dit peut-être la difficulté de l'humanité à se regarder désormais en face. On pressent l'arrivée d'une autre catastrophe dans cette toile profondément triste qui ne se contente plus de tracer les contours reconnaissables du réel. L'ambition est autre, elle montre bien plus, pointant la charge émotionnelle de l'existence qui, dans le cas présent, semble beaucoup trop lourde à endosser. Prémonitoire? Peut-être. En 1938, Marie-Louise von Motesiczky et sa famille ont dû quitter Vienne pour échapper aux nazis... Mais Beyond Klimt fait place à d'autres lignes de force visuelles. Avec Lines, Planes, Depth, un tableau daté de 1911- 1912, Frantisek Kupka (1896 - 1957) consacre une autre émergence: celle de l'abstraction. Sous son pinceau, forme et couleur se libèrent de tout référent extérieur, et progressivement la peinture elle-même devient la matière de la peinture. Le Tchèque ne mâche pas ses mots, en français d'ailleurs, dans La Création dans les arts plastiques (1913) pour exalter cette libération: "Adieu, pauvres peintres, obligés de voler des costumes dans les loges des comédiens pour parsemer vos toiles de quelques taches de couleurs osées! Adieu, artistes décorateurs, appliqués à l'instar des tapissiers et des modistes, à harmoniser matières et objets colorés! Vous avez oublié que le sens des couleurs se trouve en vous-mêmes. C'est là qu'il faut aller le chercher." Chez lui, la représentation du réel fait place à une tension optique des couleurs traversée par des rythmes qui ne sont pas sans rappeler les partitions musicales. Beyond Klimt ouvre également un autre champ d'investigation plastique, celui que l'on découvre à travers les oeuvres du Hongrois László Moholy-Nagy (1895 - 1946) dont les oeuvres se distinguent par absorption progressive des avant-gardes étrangères. Soit une pratique qui n'est plus chargée de la reproduction des images mais qui synthétise une nouvelle vision de la réalité, celle-là même qui nourrira des mouvements tels que le constructivisme, l'art cinétique ou le futurisme. Les artistes qui exerceront leur talent dans la foulée de Klimt livreront aussi les contours du surréalisme. C'est évident pour un plasticien comme l'Autrichien Wolfgang Paalen (1905 - 1959). On connaît l'histoire de sa conversion au mouvement qu'il a décrit avec brio dans l'ouvrage Farewell au surréalisme (1942): "Il me semblait quitter une ambiance de sourds-muets, pour me trouver enfin avec des hommes entiers. Dans le surréalisme seulement je trouvais l'expérience entièrement vécue, l'héroïque essai d'une synthèse intégrale qui n'admettait plus de séparation arbitraire entre l'expression plastique et la poésie, entre la poésie et la vie." Ses compositions témoignent avec beaucoup de dextérité du tracé d'une carte imaginaire du monde. On s'émeut devant une toile comme Paysage totémique (1938), dont les contours organiques et mystérieux ouvrent la voie de nombreuses oeuvres à venir.