1er juillet. Premier jour de déconfinement officiel pour les arts de la scène. Anne Teresa De Keersmaeker a choisi de ne pas attendre, de célébrer le plus vite possible ce début de retour à la normale en proposant en avant-première (en amont de la première officielle, fin août, aux Wiener Festwochen) son nouveau solo, sur les Variations Goldberg. Les retrouvailles ont lieu chez elle, dans les bâtiments forestois de sa compagnie, Rosas, et de son école, PARTS.
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1er juillet. Premier jour de déconfinement officiel pour les arts de la scène. Anne Teresa De Keersmaeker a choisi de ne pas attendre, de célébrer le plus vite possible ce début de retour à la normale en proposant en avant-première (en amont de la première officielle, fin août, aux Wiener Festwochen) son nouveau solo, sur les Variations Goldberg. Les retrouvailles ont lieu chez elle, dans les bâtiments forestois de sa compagnie, Rosas, et de son école, PARTS. L'ambiance est particulière. Les recommandations ont été envoyées par mail aux 40 spectateurs et sont répétées à l'entrée. Toutes les précautions ont été prises: désinfection des mains à l'entrée un par un, placement méthodique sur des chaises espacées selon les normes de la distanciation sociale, bouteille d'eau, en verre, prévue aux pieds de chaque siège pour compenser l'absence de bar, programme à disposition... On se sent en sécurité mais l'atmosphère est rendue particulièrement solennelle par le silence qu'impose de lui-même l'écart entre les gens. On entendrait voler une mouche dans le grand studio quand ATDK et le jeune pianiste Pavel Kolesnikov font leur entrée. Toujours dans le silence, la danse commence. Ce n'est qu'après quelques instants que le virtuose sibérien entame les célèbres Variations écrites pour clavecin par Jean-Sébastien Bach vers 1740. Elles sont au nombre de 30, développant l'Aria, pièce la plus connue de l'ensemble, qui ouvre et qui ferme l'oeuvre. Bach, à 55 ans, est alors au sommet de son génie, de sa maîtrise. Les Variations Goldberg tirent leur nom du claveciniste, élève de Bach, qui en fut probablement le premier interprète, mais leur titre original est Aria avec quelques variations pour clavecin à 2 claviers, ce qui explique les acrobatiques croisements de mains que le musicien doit effectuer pour les jouer sur l'unique clavier de son piano. Et ce n'est là qu'un élément parmi d'autres dans le solide savoir-faire exigé de celui qui se lance dans cette oeuvre à la construction vertigineuse, répétant obstinément la basse continue de son Aria tout en déployant chacune de ses mesures au fil des 30 variations. À la complexité de l'écriture de Bach répond la complexité de la composition chorégraphique d'Anne Teresa De Keersmaeker qui, on s'en doute, comme pour la Suite pour violoncelle ou les Concertos Brandebourgeois, s'est d'abord plongée au plus profond des partitions pour en démonter chaque rouage, en comprendre chaque contrepoint. Son écriture est abstraite, mais, tout comme la rigueur mathématique de Bach n'empêche pas l'émotion de naître, des mouvements de la chorégraphe naissent des bribes d'histoires. Ces fugaces évocations s'empilent pour engendrer chez le regardeur une méditation sur le temps qui passe, sur la vie qui s'écoule, rythmée par le geste du faucheur, à la fois geste de vie de celui qui récolte la matière de son futur pain quotidien et geste de mort de la plante coupée de la terre, fauchée. Un geste qui résonne avec le chapelet de morts annoncé chaque jour en cette période de confinement où la chorégraphe a travaillé, forcément dans la solitude, ce solo. Avec ses cheveux blancs et son corps de jeune fille que voile à peine sa robe fluide, à la manière d'une Isadora Duncan (voir par ailleurs notre article dans Le Vif), Anne Teresa De Keersmaeker évoque par sa seule présence sur scène le déroulement du temps et sa danse, tantôt sautillante tantôt saccadée, au pied traînant, contracte les différents âges en une seule suite de mouvements. Mais le temps est également présent par l'espace. Après avoir expérimenté la lumière naturelle et ses transformations dans le white cube du Wiels pour Work/Travail/Arbeid, et la tombée de la nuit à la Ruhrtriennale, la voici qui reproduit en les stylisant les déplacements imperceptibles du soleil, ses éclats dorés, mais aussi le scintillement argenté des étoiles. La nuit alterne avec le jour, la tenue décontractée avec un costume plus strict. Et quand on croit que l'obscurité a tout envahi, c'est à nouveau l'aube. Au sommet de sa maîtrise elle aussi, la chorégraphe déroule son solo de près d'une heure et demie, où les motifs se répètent subtilement, rigoureusement, mais où pointent aussi quelques notes d'humour, comme ce clin d'oeil à la Saturday Night Fever ou ces quelques secondes de recette de cuisine. Tout en avouant son impuissance face au temps, face à la mort, elle s'affirme, d'un regard, d'un geste, comme la régisseuse de son propre univers, capable d'arrêter la musique et d'éteindre les astres. On s'incline.