Mises en scène décalées, accompagnées en musique; interprétations acrobatiques de problématiques socio-économiques, le tout dispatché à la Halle aux Draps, sur la Grand Place, sous chapiteau et sur l'esplanade, dans le bel amphithéâtre de la Maison de la Culture... La Piste aux Espoirs nous a fait découvrir les multiples facettes des différentes disciplines circassiennes avec humour, éloquence et parfois bizarrerie.

Le cirque détient un propos, lui aussi

Pour Burning (je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura), la poétesse Laurence Vielle raconte les changements de fonctions et les formations incessantes d'une femme, dont la vie est calquée sur la restructuration de son industrie. Chiffres, projection d'un regard éprouvé, interprétation parallèle du rythme effréné d'un espace encombré de boîte en carton par Julien Fournier. L'acrobate entasse, court, virevolte alors que la plateforme se penche dangereusement, métaphore d'un surmenage, d'un mal qui accable 80.000 Belges selon Notélé: le burn-out.

Alors qu'il court pour réaménager la scène, métaphore de la reconstruction d'une vie, les statistiques projetées s'accumulent pour illustrer la misère psychologique d'une employée subissant la restructuration de son entreprise et de tous les aspects de sa vie. Ces données ont été récoltées auprès de sociologues et d'experts du travail, résultat d'une véritable documentation mise à disposition de spectateurs ciblés malgré eux.

Julien Fournier, malmené dans Burning (Je ne mourus point et pourtant nulle vie ne demeura) © Hubert Amiel/La Piste Aux Espoirs

Le créateur Julien Fournier se fait à la fois porte-parole et cobaye d'une mise en scène qui dénonce, comme le cri silencieux d'un amas indistinct de travailleurs au bout du rouleau. Le cirque est ici transfiguré via un sujet sociétal fort de sens et d'enjeux, lui donnant une dimension exempte de tout cliché. Le regard du témoin, les difficultés manifestes de l'acrobate et le réalisme du témoignage contribuent à attribuer à Burning une force indéniable.

Le vendredi soir, les trampolinistes de Foi(s) 3 ont donné une courte performance dans l'arrière-scène de la Maison de la Culture de Tournai, comme une réunion secrète. Deux artistes du collectif AOC sur trois voltigeait sur un trampoline, l'un hurlant à l'autre de faire mieux. Un musicien illustrait avec une bande-son électronique les émotions névrotiques du coach qui finit par perdre le contrôle de sa motricité et se retrouver dominé par son protégé qui oriente ses acrobaties.

Le rapport ambigu entre un coach et son apprenti dans Foi(s)3, Collectif AOC © Geraldine Aresteanu/La Piste Aux Espoirs

Observateur, le premier trampoliniste rejette le défi de la surélévation sur son persécuteur et finit par se propulser de plus en plus haut, d'une manière céleste. Bref et intrigant. L'apprenti initial de la mise en scène s'avère être le créateur du spectacle, Gaëtan Levêque, avec lequel nous avons échangé quelques mots: "Au moment de la création en 2016, le contexte était particulier à cause des attentats. J'y réfléchissais depuis un petit moment. Et ça a remis les choses en question, dans la mesure où je voulais me focaliser sur la foi spirituelle. J'ai pris l'exemple d'un entraîneur qui pouvait avoir une foi complètement démesurée envers son protégé, son poulain, son athlète et qui est capable de pousser ça dans un vice assez énorme et on perd l'amour qu'il pourrait y avoir. L'idée est de se questionner: jusqu'où ça peut nous emmener?" Une allusion à l'ambiguïté de la relation entre Laure Manaudou et son entraîneur est faite par Gaëtan Levêque. "On se demandait vraiment si ça ne devenait pas de l'amour, quelque chose de malsain."

L'expression corporelle, une poésie abstraite

Les spectacles Closde la Cie Jongloïc et Interprète par Cheptel Aleïkoum, coproduits et accompagnés par la Maison de la Culture, ont misé sur la performance acrobatique. Après les deux premières soirées, l'interrogation sur la trame de ces spectacles nous a confrontée à une voie sans issue. Mais les arts du cirque n'ont pas toujours vocation à véhiculer un message distinct et dans le cas de ceux-ci, la mise en scène a surtout provoqué rires et stupéfaction. Les élucubrations de l'acrobate d'Interprète en ont été caractéristiques, celui-ci invitant d'emblée un spectateur à dérouler un cordage qui recouvre son corps dénudé. D'invectives vers le public en monologue absurde, nous observons, circonspecte mais portée par ses questionnements et ses instants littéralement suspendus au cordage avec lequel il se balance lascivement.

Ovation pour Talk-Show, la conférence "spectaculaire"

Gaël Santisteva a créé ce spectacle pour donner la parole aux circassiens âgés de plus de 35 ans. Pourquoi ce seuil d'âge? Le cirque requiert une tonicité corporelle chez ses artistes, inévitablement remise en question par les générations suivantes. Sur scène, cinq personnalités répondent à une dizaine de questions sur leurs premiers pas au cirque, l'opinion de leur famille, leur premier accident... Le tout ponctué d'explosions acrobatiques décomplexées. Ainsi, nous faisons connaissance avec Angela Laurier, gymnaste et contorsionniste québécoise, figure cynique et désabusée du monde circassien envisageant toutefois difficilement une reconversion. Alternant entre témoignages poignants de sincérité et punchlines hilarantes, cette même artiste lâche "j'en ai déjà marre de mes pannes" lorsque Gaël s'enquiert de leur réaction face à la panne de Facebook, que personne n'a remarquée.

Cirque et poésie ont oeuvré de façon interdépendante durant ce long week-end à la Piste aux Espoirs. Des installations lumineuses sur lesquelles étaient écrits des poèmes d'enfants dans le hall de la maison de la culture à la beauté corporelle de certains spectacles... Le monde associatif de Tournai fédère brillamment son statut de Ville en poésie.

Sandra Farrands