«Vitrival», un polar belge hors du temps au sens de l’humour désarçonnant

Benjamin et Petit Pierre, policiers municipaux à Vitrival, enquêtent sur épidémie de tags à caractère sexuel. © NAOKO FILMS

Avec Vitrival, Noëlle Bastin et Baptiste Bogaert dressent le portrait naturaliste d’une petite bourgade wallonne au travers d’une enquête au long cours sur fond d’épidémie de suicides et de tags à caractère sexuel.

Vitrivalde Noëlle Bastin et Baptiste Bogaert

Comédie dramatique. Avec Benjamin Lambillotte, Pierre Bastin, François Bastin. 1h51.

La cote de Focus: 3,5/5

Vitrival, à première vue, affiche un format traditionnel: la chronique au fil des saisons d’un petit village rural, dont le quotidien se trouve bouleversé par des tags injurieux. Qui peut bien semer le doute dans l’esprit des villageois avec ces graffitis de pénis, alors même que la communauté s’apprête à enterrer Christian, qui vient de s’ôter la vie? Voilà une enquête pour Benjamin et Petit Pierre, policiers municipaux. Vitrival est une sorte d’antithriller, où le rythme de la vie au village s’impose à l’enquête en cours. Un polar ralenti, en quelque sorte, qui prend le temps d’observer le quotidien des gens, notamment d’une jeunesse qui rêve loin de la ville, avec les difficultés que cela implique, mais aussi les possibles. Le drôle de portrait hors du temps d’une communauté complexe et attachante.

Le premier long métrage de Noëlle Bastin et Baptiste Bogaert surprend par son tempo singulier, son sens de l’humour pour le moins désarçonnant et sa peinture hyperréaliste mais profondément empreinte de fiction de la double affaire criminelle qui agite un petit village en province de Namur.

Si l’on y suit l’enquête en cours des agents de quartier, c’est avant tout le portrait d’une communauté qui se dessine, les liens qui l’unissent et la désunissent. Le portrait d’un territoire, donc, où le collectif fait sens. «Pour nous, le sujet du film, c’est d’abord Vitrival», insiste Noëlle Bastin, qui en est originaire. «Notre idée était de témoigner de ce qu’est la vie dans un village, la manière dont on s’y côtoie, les événements fédérateurs qui subsistent, et qui donnent une scansion différente de celle de la ville, poursuit Baptiste Bogaert. On se place du point de vue du village, sans mettre l’accent sur l’évolution psychologique des personnages. D’où le choix de filmer sur un an, de montrer les moments qui rassemblent les villageois plutôt que des événements à dimension personnelle. Parce que finalement, nous avions envie de représenter des territoires de Wallonie qui le sont souvent en documentaire, rarement en fiction. On voulait montrer de vrais gens, mais comme des personnages de fiction.»

«Ce village envahi de grosses bites, c’est drôle quand on le voit, mais qu’en est-il quand on le vit?»

En sourdine

Au fil de l’enquête, Benjamin et Petit Pierre partent à la rencontre des habitants de Vitrival. «Ces agents de quartier nous permettaient d’entrer chez les gens, constate la réalisatrice. Parallèlement, comme ce ne sont pas vraiment des enquêteurs, cela nous autorisait à jouer les codes du film policier. Cette histoire de graffitis est aussi un moyen de questionner la place des femmes, ce que fait le personnage de Louise, empêchée de faire du tambour dans la fanfare parce qu’elle est une femme. Ce village envahi de grosses bites, c’est plutôt amusant au premier abord, mais c’est un symbole, qui nous pousse à nous demander ce que cela représente pour les gens. C’est drôle quand on le voit, mais qu’en est-il quand on le vit?»

Cette histoire de dégradation de l’espace public pose la question de ce qui fait spectacle. Une esthétique est posée, celle d’une fiction assumée de l’antispectaculaire, où une affaire de voisinage a la résonance d’une affaire d’Etat. «Pour préparer le film, nous avons fait des repérages auprès d’agents de quartier, se souvient le cinéaste, et ce qui émaille leur quotidien, ce sont des microproblèmes: un chien qui aboie trop fort, une haie qui empiète sur le terrain du voisin… Nous sommes partis de problèmes qui se posent réellement, que l’on a mis en parallèle avec la fiction qu’on propose.» Noëlle Bastin embraie: «Cela peut sembler antispectaculaire au sens où on l’entend habituellement, mais pour moi, ces petits détails du quotidien, la façon dont parlent les gens, dont ils se déplacent, cela fait spectacle aussi. Mais disons que c’est un spectacle en sourdine.»

Laisser le temps au temps

Donner à voir ce spectacle demande un certain sens de la mise en scène, qui passe ici par un goût appuyé du plan-séquence et du temps long, mais aussi du plan large, comme pour laisser à la vie l’occasion d’advenir, à son rythme propre, dans le champ de la caméra. «Pour que les personnages soient ancrés dans un espace, ne pas être juste sur eux, mais montrer la relation entre eux et l’environnement», commente Baptiste Bogaert. «On a mis relativement longtemps à s’approcher de nos protagonistes, se souvient Noëlle Bastin. Peut-être par pudeur, sûrement aussi parce qu’il fallait apprendre à les connaître. Dans la dernière partie, on voit Pierre et Benjamin, chacun dans son lit, ce qui aurait pour moi été impensable au début, alors qu’on venait de les rencontrer. Nous n’avions alors pas encore le droit ni l’accès à leur intimité.»

Cette question du temps qui passe est également constitutive du rapport au plan-séquence, organique de leur cinéma. «Ce qu’on aime dans ce dispositif, confirme le réalisateur, c’est l’émotion qui naît dans le temps qui passe. Faire confiance à ce qui arrive en temps réel, à ce que proposent les acteurs, plutôt que de devoir le refabriquer au montage.» Ce qu’étaie Noëlle Bastin: «Le plan-séquence permet un vrai mouvement, de voir la mobilité des visages et des corps. Souvent, je suis frustrée comme spectatrice quand le découpage permanent ne permet pas d’observer un corps qui se déploie dans du temps, ou une parole, les mots qui ne servent à rien, les silences.»

Ce rapport à la mise en scène découle aussi de la confiance dans la capacité de leurs comédiens, tous non professionnels, à créer une fiction nourrie de leur réalité. «Avec les acteurs, détaille la cinéaste, on organise une lecture en amont du tournage qui permet de déceler ce qui pourrait leur sembler bizarre dans l’écriture. Mais on ne leur donne pas l’intégralité du scénario. Les textes, ils les apprennent sur le plateau, on s’appuie sur leur mémoire à court terme. Dans le jeu, on évite la profondeur. On peut donner des éléments biographiques, mais on ne recourt pas à la psychologie des personnages. Ce qui compte pour nous, c’est qu’ils soient dans la relation, la façon dont ils se regardent, bougent, se parlent, plus que ce qu’ils se disent.» Une méthode qui porte ses fruits. Si Vitrival, le village, semble si vibrant, c’est aussi qu’il est incarné par des corps mis en jeu, qui le font vivre. Les deux comédiens principaux, Benjamin Lambillotte et Pierre Bastin, se sont d’ailleurs vu décerner le Prix d’interprétation lors du dernier Festival de Bruxelles. Prix partagé avec les autres villageois, «qui se sentent vraiment représentés par le film, conclut Noëlle Bastin. Heureusement, car j’aurais été très déçue s’ils avaient eu l’impression que nous ne leur avions pas rendu justice.»

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